Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Traumatismes crâniens

Émission du 4 février 2010

Chaque année, au Québec, près de 13 000 personnes sont victimes d’un traumatisme crânien, le plus souvent lors d’un accident de la route. Les lésions cérébrales entraînent de graves dommages corporels ainsi que des problèmes de concentration et de mémoire, et même de comportement.
Les gens que nous avons rencontrés ont échappé à la mort et au spectre de finir leurs jours en fauteuil roulant. Ils paraissent en bonne santé, mais l’accident les a complètement transformés. L’un d’entre eux, Christian, est devenu célèbre malgré lui; c’est le frère de l’humoriste Martin Matte.

«Moi, j’étais un leader, j’aimais la vie. Tout allait très bien à l’école. J’étais très bon dans les sports. J’avais beaucoup d’amis, une amie de cœur. Je travaillais pour la compagnie de mon père.»

La vie de Christian Matte a basculé le dimanche 10 août 1986, au retour d’un week-end entre amis à Nominingue. Au volant, son ami n’avait pas une once d’alcool dans le corps, mais roulait trop vite, beaucoup trop vite. Il a perdu le contrôle de la voiture. Christian a été projeté par le pare-brise arrière. Après deux mois de profond coma, Christian, un «autre» Christian, se réveille.

En apparence, l’homme est le même qu’avant. Les séquelles physiques – tel un problème de vision – sont minimes en comparaison d’autres accidentés. Mais le «nouveau» Christian a perdu toute inhibition; il sacre constamment, ne sait plus comment se comporter et souffre de graves problèmes de mémoire. Les souvenirs sont demeurés intacts, mais la mémoire à court terme ne fonctionne tout simplement plus. Il est incapable de se rappeler s’il a pris sa douche, s’il a déjeuné, s’il a parlé ou pas à sa mère… Il engloutit des litres de coke au point d’en tomber malade parce que son cerveau ne lui rappelle pas ce qu’il a consommé dans les minutes et les heures qui précèdent.
Le quotidien est flou, complexe. L’isolement s’installe. Ses amis, sa blonde, ne le reconnaissent plus, et ont coupé les liens. La grande noirceur...
«J’ai été très longtemps à me regarder dans un miroir et à me demander : ‘T’es qui, toi ?’, raconte Christian. Ça m’arrivait de pleurer à force de me regarder. Je ne m’aimais pas, je ne m’acceptais pas comme j’étais. J’ai eu des dépressions, j’ai fait des tentatives de suicide, j’ai failli m’enlever la vie.»

Sophie Thériault a elle aussi «changé de personnalité» à la suite d’un traumatisme crânien, résultat d’un accident de la route qui a failli lui coûter la vie il y a 11 ans.

«Avant l’accident, j’étais quelqu’un de très, très réservé, souligne-t-elle. Je me faisais toujours dire à quel point c’était effrayant comme je ne parlais pas. Ça a été un changement très radical. Dans les semaines qui ont suivi l’accident, quand j’étais hospitalisée, j’étais un vrai moulin à paroles.»

Chantal Bigeault, psychoéducatrice à l’Hôpital juif de réadaptation de Laval, travaille à la réadaptation des traumatisés crâniens depuis plus de 15 ans. Elle ne compte plus le nombre de ceux qui lui ont confié ne plus se reconnaître. «Ce qu’ils me disent ? ‘Chantal, je ne suis plus la même personne qu’avant, je suis une autre personne. Quand j’ai eu mon accident, je suis mort, puis c’est une autre personne qui est revenue, et il faut que je m’adapte à cette personne-là’».
«Ils ont un deuil à faire, poursuit la spécialiste. Le deuil de tout ce qui était ‘avant’ dans le fond, pour s’adapter à la nouvelle personne qu’ils sont devenus. Ceux qui réussissent à s’adapter à la nouvelle personne sont très heureux; ceux qui ne réussissent pas… c’est plus difficile.»

Le Dr Marc Giroux, neurochirurgien à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, parle lui aussi d’un «deuil énorme», mais nécessaire. «Au début de la réadaptation, il y a une période pendant laquelle les gens ont beaucoup d’espoir. Mais ils vont s’apercevoir d’eux-mêmes qu’il va y avoir une limite. C’est comme dans tout deuil, il va falloir accepter pour pouvoir repartir.»
Christian Matte l’a fait : «Accepte ton état. Accepte comment tu es. Arrête de te comparer à qui tu étais avant. Si tu savais tout le chemin que j’ai fait pour être assis sur mon cul en ce moment pour te parler...»

Plus jamais comme avant

Pendant la réadaptation, une batterie de spécialistes soutiennent les traumatisés crâniens dans leurs efforts pour retrouver leurs capacités, que ce soit sur le plan du langage, de la concentration et de la mémoire, ou encore des comportements. Après 12 à 18 mois de réadaptation, un seuil limite est généralement atteint. Le tiers des victimes de traumatismes crâniens vivront avec des séquelles permanentes et ne pourront jamais reprendre leur vie d’avant.

Sophie Thériault était enseignante en adaptation scolaire; elle s’occupait d’enfants ayant de graves troubles d’apprentissage et de comportement. Après sa réadaptation – au cours de laquelle elle a appris à mieux contrôler son débit de parole –, elle a effectué un stage en milieu de travail… pour réaliser qu’elle était tout simplement incapable de mener à bien les tâches qu’elle effectuait autrefois.
Outre les séquelles cognitives (langage, mémoire, concentration, etc.), les traumatisés crâniens doivent réapprendre à vivre avec une énergie fortement diminuée.
«Ils sont incapables de faire des semaines de 40 heures, précise le Dr Giroux. C’est un cercle vicieux. Plus ils sont épuisés, plus ils sont stressés. Plus ils sont stressés, plus ils sont épuisés. Et donc moins ils se concentrent, moins ils ont de la mémoire.»
Déclarée invalide, Sophie Thériault a dû renoncer à sa carrière et trouver ailleurs un sens à sa vie. Entre autres choses, elle a découvert la peinture et a eu un enfant, un projet longtemps chéri, mais retardé par les tragiques circonstances. «Je ne voulais pas faire un enfant pour remplir un vide, témoigne-t-elle. Je voulais être sûre d’avoir complété le deuil de ma vie d’avant. Quand je me suis sentie mieux, je me suis demandé si j’aurais le jugement pour l’élever comme il le faut. Il fallait que je sois capable parce que je ne pouvais pas le retourner au magasin si ça ne fonctionnait pas !»
Défi relevé, une petite fille en parfaite santé partage maintenant le quotidien de Sophie et de son conjoint. Et un petit frère ou une petite sœur pourrait bien venir compléter la famille...

Pour retrouver une sérénité, Christian Matte a dû accepter sa dépendance envers les autres. Il habite la Maison Martin-Matte, qui accueille d’autres traumatisés crâniens. Toute une série de mesures très concrètes – des routines précises, un agenda bourré de notes, des listes de choses à faire et à cocher – l’aident maintenant à organiser son quotidien de façon efficace, et rassurante. Mais Christian a tout de même besoin d’assistance, lorsqu’il sort, par exemple, à cause de sa désinhibition et de ses troubles de mémoire. Son rêve? Appeler la CSST et leur dire qu’il n’a plus besoin de prestations… Pour l’instant, il travaille une demi-journée par semaine à la Fondation Martin-Matte et donne des conférences sur un sujet qu’il connaît trop bien.
«Je me suis trop comparé à celui que j’étais avant, reconnaît-il aujourd’hui. Un autre est né : ce fût long avant que je l’aime, mais là, je l’ai accepté. Je donne des conférences; je me suis fait des nouveaux amis; j’ai une amie de cœur. La vie est belle !»

Les traumatismes crâniocérébraux sont la principale cause d’incapacité et de décès chez les moins de 35 ans.

Source : Regroupement des associations de personnes traumatisées craniocérébrales du Québec (RAPTCCQ)

Peu de ressources, mais de l’espoir

Ce sont les jeunes qui sont le plus souvent victimes de traumatismes crâniens. Une fois la réadaptation complétée, ils sont laissés à eux-mêmes, avec la famille comme seul soutien. Dans certains cas, ils sont placés dans des centres de soins de longue durée, et ils sont donc surtout entourés de gens très âgés et très malades. Bref, des lieux qui ne répondent pas du tout à leurs besoins.
La Maison Martin-Matte, à Laval, inaugurée en 2008, est la seule ressource du genre au Québec. Pour l’instant. D’ici 2011, la Fondation Martin-Matte prévoit ouvrir d’autres maisons dans différentes régions du Québec.

Ressources

Regroupement des associations de personnes traumatisées craniocérébrales du Québec (RAPTCCQ)
http://www.raptccq.com/