Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Dr Jean Désy, écrivain

Émission du 4 février 2010

Jean Désy est médecin et a travaillé une grande partie de sa vie dans les communautés autochtones du Grand Nord québécois. Voyageur, aventurier, écrivain, il a publié plusieurs essais qui ont presque toujours pour toile de fond la médecine. Rencontre inspirante.

«Trois janvier mil neuf cent quatre-vingt-dix / huit heures du soir / Un cri explosa dans mon ventre / tous mes sens volèrent en éclats / C’était au Nunavik / La toundra me fut éblouissement / Comme si on m’extirpait de moi-même / Je devenais glaciel / libre de flotter pour l’éternité» – Éblouissement, Jean Désy.

«C’est un métier que je n’ai jamais trouvé facile. Le rapport à la mort, à la souffrance, à la misère... En souffrance aiguë, on n’est pas dans un rapport premier au poétique : on est dans un rapport premier au mal, au malheur, à la mort potentielle», confie Jean Désy.
Mais le poétique soutient celui qui vit ou côtoie cette souffrance. «La médecine m’a ouvert au monde et plus particulièrement, au monde nordique, et m’a permis d’avancer dans l’existence. La poésie, comme la littérature, m’ont permis de garder pied.»

Jean Désy savoure intensément le rapport essentiel qu’il entretient avec la nature, rapport qui figure au centre de sa conception de la pratique médicale. Nomade dans l’âme, il attribue une grande partie de son bonheur au fait d’avoir pu exercer dans le Grand Nord. «Si je n’avais pas eu de contact avec les Autochtones et les gens du Nord, je pense que j’aurais été profondément malheureux comme soignant, pas parce que le monde en ville n’est pas fin, mais parce que ma nature à moi est nomade.»

Comme celle des Inuits? Hormis les situations médicales d’urgence, les Inuits ne laissent pas la question de leur propre santé les freiner dans leurs obligations quotidiennes, et présentent un rapport aux médicaments – et à l’existence – radicalement différent des populations citadines. La saison de la chasse à l’outarde prime sur le rendez-vous annuel chez le médecin. Et ça, Jean Désy le comprend bien.

L’art d’entrer en contact

Jean Désy enseigne aussi la médecine, une occupation qui le comble, et qui n’est pas sans lien avec son amour des arts et des lettres. «J’enseigne avec joie. Il y a une façon théâtrale de mettre en situation un patient virtuel pour apprendre l’art d’entrer en contact, de questionner et même, de poser un diagnostic.»

Cet «art d’entrer en contact» avec le patient est un enjeu crucial pour le futur de la pratique médicale, selon Jean Désy. À l’instar des autres disciplines scientifiques, la pratique médicale nécessite l’assimilation d’une telle masse d’informations techniques qu’elle peut entraîner une certaine forme de robotisation, la perte d’une vision plus large du monde. «La technoscience, c’est extraordinaire pour se faire déboucher une artère coronaire, reconnaît le médecin. Jamais personne ne pourra remettre en doute sa validité, mais ce n’est pas suffisant de traiter un malade d’un point de vue mécaniste. Sans la fonction artistique, qui s’associe à la fonction scientifique, on est bancal. Il faut développer une vision holistique du monde.»

Cette préoccupation est d’autant plus pertinente que les médecins, bien plus souvent que d’autres scientifiques, côtoient quotidiennement la souffrance des autres. Jean Désy rappelle à quel point une expérience dans les pays en voie de développement, ou encore au sein des communautés défavorisées des grandes villes, peut amener les médecins à devenir de meilleurs soignants. D’où l’intérêt pour la littérature, à la portée de tous, qui permet d’être en contact avec la condition humaine par le biais de l’imaginaire. «Ce sont les artistes qui redonnent un sens réel à l’activité des humains, dans un monde qui, lui, peut être bouffé par la technoscience.»

L’omniprésence des médias et de la réalité virtuelle propres au mode de vie actuel comporte aussi des risques de déséquilibre importants. «L'un des grands dangers de la vie urbaine, de la vie contemporaine très sophistiquée, avec les médias et la virtualité, c’est de se déconnecter des forces de la nature, et de sa nature propre. Je pense que c’est une cause de maladies importante. Les poètes, comme les philosophes, disent bien à quel point il ne faut jamais perdre de vue ce rapport premier à la nature. Je crois profondément en ce rapport entre les arts et les sciences pour garder pied dans l’humanisme du monde.»

«Depuis je vole / Dans la délicate exubérance des après-midi de décembre / Sur la ligne claire du solstice de tous les minuits d’été»