Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Christiane Ayotte lutte contre le dopage

Émission du 11 février 2010

En cette année olympique, Christiane Ayotte fera encore parler d’elle. Elle dirige le seul laboratoire de contrôle de dopage au Canada reconnu par l’Agence mondiale antidopage. Chaque fois qu’un athlète est testé «positif», la scientifique fait les manchettes. Christiane Ayotte se bat, depuis 30 ans, pour que les choses changent dans le sport de compétition.

«Je suis une ‘trouble maker’. Je pousse, je fais du bruit. Il y a des organisations de sport qui me trouvent bien fatigante ! Mais ça prend des personnes pour sonner la cloche.»

Étudiante, Christiane Ayotte ne s'y connaissait pas beaucoup en sport professionnel, encore moins en dopage. Au fil des hasards et des rencontres qui ont jalonné son parcours universitaire, elle a complété un doctorat en chimie et un post-doctorat dans une rare spécialité : la spectrométrie de masse, la technique de base des tests de contrôle antidopage.

Le scandale «Ben Johnson», dans les années 1980, et les révélations troublantes de la Commission d'enquête Dubin sur le dopage dans le sport de compétition, quelques années plus tard, propulseront la carrière de la scientifique et assoiront sa crédibilité dans le domaine. «Dans les années 1980, j'ai fait le constat, à la dure, de toutes ces bassesses, de tous ces mensonges, de tout ce déni, de toute cette hypocrisie… C'est ce qui a fait que j'ai accepté de mettre l'épaule à la roue et de développer un programme cohérent.»

Le laboratoire que dirige Christiane Ayotte jouit d'une solide réputation au niveau international, et figure au deuxième rang mondial pour le volume d'échantillons traités. «Les fédés sportives internationales, les ligues de sport américaines, comme le baseball et le football, font appel à nos services, et on aime penser que c'est à cause de notre expertise», fait-elle valoir. Cette expertise est un élément clé de la lutte contre le dopage sportif; les laboratoires jouent un rôle dissuasif auprès des athlètes.

Le dopage : un mal profondément enraciné

Lorsque le scandale Ben Johnson a éclaté, l'antidopage en était à ses balbutiements, mais le dopage, lui, était déjà bien ancré dans certains milieux sportifs. «Je me souviens des premiers ‘positifs’, raconte Christiane Ayotte. C'était des haltérophiles québécois, et j'ai trouvé ça très perturbant.»
La consommation s'est étendue à d'autres pratiques sportives, causant chaque fois de graves préjudices à l'ensemble des athlètes d’une discipline. Le cas de l'ex-cycliste Geneviève Jeanson illustre bien la ‘mécanique’ qui se met en place. Christiane Ayotte explique : «Geneviève Jenson, à 16 ans, a pris de l'érythropoïétine (EPO). Elle ne prend pas de l'érythropoïétine pour faire comme les autres, elle en prend pour planter les autres qui n'en prennent pas. À l'étape supérieure, Geneviève Jeanson, dopée, exclue certainement une athlète qui ne se dope pas. Pour être aussi bonne que Jeanson, ce sont deux, trois autres dopées qui vont venir la rejoindre, et on termine aux ligues supérieures avec un groupe de dopées.»
Mais la scientifique se garde bien de jeter le blâme uniquement sur les athlètes; ceux-ci sont souvent très jeunes et donc, très vulnérables. Ils sont généralement très bien entourés, mais certains des adultes qui les guident dans leur parcours sportif ne se montrent pas toujours aussi responsables qu'ils le devraient...
«Les jeunes, les athlètes, ce sont nos fils et nos filles, souligne Ayotte. Johnson se dopait depuis des années, depuis qu'il était jeune. Autour de Geneviève Jeanson, il y avait un entraîneur, un médecin, un père, une mère, une équipe, des journalistes, des médias, des spectateurs. Il y avait les gens qui aimaient le cyclisme et qui ne voulaient pas que ça change; ils ne voulaient pas entendre que Geneviève Jeanson était dopée et menteuse. Geneviève, on la connaissait, on voulait y croire.»

Une partie du problème de dopage réside peut-être dans notre propension, bien humaine, à aduler nos jeunes héros, et à fermer les yeux sur ce qui jette une ombre sur ce beau rêve…Certaines habitudes sociales envoient aussi un message paradoxal, sinon carrément hypocrite, aux plus jeunes, considère Christiane Ayotte. «Si papa et maman ont toujours recours à une pilule, à une potion, à une injection dès qu'il y a quelque chose à surmonter, il est bien certain que cette habitude-là va faire son chemin.»
«On te dit de ne pas te doper mais, implicitement, on te dit d’adopter une conduite dopante, poursuit la scientifique. Tu peux prendre du café, ça c'est permis. Tu peux prendre tel médicament qui a un effet stimulant, il n'est pas banni. Prendre de la créatine, c'est une alternative aux stéroïdes. Tu peux prendre des protéines, etc. On inculque au jeune la conviction qu'il ne pourra pas se lever le matin et aller s'entraîner au hockey s'il n'a pas pris un paquet de pilules et de potions.»

Christiane Ayotte est engagée dans un combat à finir contre le dopage. À ses débuts, elle croyait qu’il ne faudrait que 5 à 10 ans pour venir à bout du fléau. Aujourd’hui, elle réalise à quel point il est difficile de changer les mentalités, mais entend bien poursuivre son action.
«La lutte au dopage ne se limite pas à dire bêtement: ‘Non, c’est dangereux, vous allez mourir’. J'espère semer la petite graine qui fera que la personne se prendra en main et questionnera son médecin, son pharmacien, au lieu de se fier à madame X ou à monsieur Y qui vend les produits. Je ne suis pas encore à l’heure des bilans. Je suis encore dans l’action. Je suis encore dans le besoin et la nécessité d’agir.»