Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Prévenir la négligence

Émission du 11 mars 2010

Des enfants laissés seuls à la maison, qui arrivent à l’école le ventre vide et même qui doivent composer avec un parent malade ou toxicomane.
Au Québec, la négligence affecte des milliers d’enfants. Mais le plus souvent, cette négligence n’est pas intentionnelle. Les parents aiment leurs enfants mais traversent des moments difficiles. Seuls et démunis, ils se retrouvent incapables de répondre à leurs propres besoins et à ceux de leurs enfants.
Heureusement, certains organismes peuvent les aider à s’en sortir.

« Si je n’avais pas été chercher de l’aide, je pense que Samuel n’aurait plus de père, laisse tomber Christian Lemieux. Je ne sais pas ce qui ce serait passé. Probablement que Samuel aurait été placé, ce que moi, j’ai vécu toute ma vie. »

À la naissance, Samuel a manqué d’oxygène, ce qui entraîne d’importants problèmes de développement. Christian l’aime tout de suite, et assume l’étroit suivi médical de Samuel. Pour être présent à tous ces rendez-vous, Christian doit laisser son emploi. C’est le début d’une lente descente aux enfers : les économies de Christian fondent; des problèmes financiers émergent et s’aggravent; l’anxiété augmente… Pour se calmer, Christian commence à jouer.

« Il y a plusieurs causes à la négligence, explique le Dr Gilles Julien, pédiatre social. Ça peut venir de carences, de lacunes; les gens n’ont pas ce qu’il faut pour stimuler ou s’occuper pleinement d’un enfant. Ça peut venir d’ignorance; on ne sait pas que tel besoin d’enfant existe, ou qu’il est important à cette étape-là de sa vie. Ça peut venir par manque de disponibilité parce que, personnellement, on est souffrant, on a des difficultés, temporaires ou non. En général, les gens qui ne sont pas attentifs à un enfant, aux besoins de l’enfant, ne le savent pas ou ils sont eux-mêmes en état de carence. »
Le plus souvent, ces parents vivent une situation d’exclusion et n’iront pas frapper à la porte du CLSC pour demander de l’aide. Ils sont débordés par des questions de survie, comme manger à sa faim et chauffer le logement… La stimulation cognitive de leurs enfants ne peut tout simplement pas arriver en tête de liste. Si le regard suspicieux des autres s’y ajoute, plutôt que leur soutien, ces parents risquent fort de tomber dans un cercle vicieux. « À partir du moment où les pairs ou l’environnement nous jugent incompétents, dysfonctionnels, on devient assez rapidement, personnellement, dans notre estime de nous-mêmes, des moins que rien, des disqualifiés. Et ça, ça ne facilite pas du tout la prise en charge des adultes envers leur enfant », souligne le Dr Julien.

Christian Lemieux s’est rendu au bout du rouleau et entretenait des pensées suicidaires. Avant de passer à l’acte et d’amener son fils avec lui, il appelle la DPJ. Résultat : on lui retire l’enfant, qu’on remet à la mère, mais on ne lui offre aucune aide. Samuel revient chez son père quelques mois plus tard, mais la situation dégénère. Deux, trois années s’écoulent. Christian joue, encore et toujours, et finit par perdre son logement.
« Je me ramassais complètement dans la rue avec mon fils. Cette nuit-là, on a couché dehors. C’était un soir d’automne, la veille de l’anniversaire de mon fils. Je me suis rendu un peu trop loin. Puis, en même temps, j’en voulais aux services du gouvernement parce qu’on ne m’a jamais écouté. Si on m’avait écouté le moindrement, probablement que j’aurais pas couché là. »
Christian frappe à la porte du CLSC et se souvient d’un reportage diffusé à Télé-Québec sur la Maison Oxygène, une maison d’hébergement pour les pères en difficulté. Ce sera un nouveau départ pour lui et Samuel.

« L’objectif premier est de maintenir l’enfant dans son milieu, tranche le Dr Julien. Parce que ce sont ses racines. On ne peut pas briser des racines à moins d’une situation catastrophique, qui nous oblige à le faire. C’est l’exception. Si on a une communauté qui se tient, si on a des ressources pour soutenir les familles, il n’y a pas de raisons qu’on déplace des enfants, sauf dans des cas extrêmes. »

Miser sur le communautaire

Beaucoup de parents en difficulté hésitent à demander de l’aide parce qu’ils ont peur d’être jugés et, ultimement, de se faire enlever leurs enfants. C’est pourquoi le soutien des organismes communautaires est si important. Ils peuvent intervenir avant qu’il ne soit trop tard, en misant sur leur caractère, justement, communautaire, plutôt qu’institutionnel. « Le système communautaire est le mieux placé pour faire une différence au niveau du soutien des familles et aux enfants dans leur milieu. Aucune institution ne peut le faire aussi bien », pense le Dr Julien.

La Maison Oxygène, où a séjourné Christian Lemieux, est un modèle du genre. Peu d’organismes poussent l’aide aux papas célibataires aussi loin, et avec autant de générosité et d’ouverture d’esprit. « Quand tu leur parles, ce sont toujours des félicitations, raconte Christian. ‘Oui, t’es capable. Oui, tu vas le faire’ Ce n’est pas de l’analyse. Ils nous sortent nos qualités; qu’on est capable d’être un bon père, qu’on l’est déjà, un bon père. Ça nous aide énormément. »
Le message a porté ses fruits. Aujourd’hui, Christian a stabilisé sa situation. Il est même retourné aux études, question d’améliorer son sort sur le marché de l’emploi. Quant à Samuel, il fréquente maintenant une « bonne » école, qui comprend bien ses besoins particuliers. Une école que papa a lui-même trouvée, la fierté aidant.

« On accompagne, on suggère, on réfère, résume Yvon Lemay, intervenant à la Maison Oxygène. Et 85-90 % des nos pères repartent d’ici en bien meilleur état. »

Chantal Jorg, mère monoparentale, a bénéficié du soutien de la Fondation La Visite lorsqu’elle est revenue au Québec après un séjour de sept ans en Haïti. À l’époque, la jeune maman était enceinte de 7 mois, son garçon avait 3 ans et sa fille, 5 ans. Elle était isolée, sans conjoint, sans famille, et un peu déboussolée, « un peu comme une immigrante », dans ce pays qui avait tant changé en son absence.
Grâce au soutien d’une « mère visiteuse », Chantal Jorg a vécu cette réadaptation avec un peu plus de quiétude, et sait maintenant à quelle porte frapper en cas de besoin. Aide aux devoirs, cuisine collective, répit pour les mamans… « La mère visiteuse, c’est celle qui reçoit toutes les confidences, qui entend toutes les peurs et les difficultés, explique Denise Landry, directrice générale de la Fondation de la Visite. Mais elle n’a pas tous les outils pour travailler ces dynamiques et problématiques. Alors c’est important de travailler avec les maisons de la famille, avec les infirmières des CLSC, et de sécuriser le parent par rapport à ces ressources. Souvent, les parents acceptent d’aller vers les ressources une fois qu’elles ont été démystifiées. »
Chantal Jorg ne tarit pas d’éloges à l’endroit de la Fondation, qui l’a sauvée de l’épuisement et de la dépression. « Ça m’a redonné mes forces, je me suis sentie supportée, dit-elle. J’ai beaucoup aimé l’aide de la communauté, ce sont vraiment des gens qui sont dans la communauté. Les intervenants croient à notre potentiel, à notre énergie et à notre bonne volonté. Ils croient qu’on est capable d’être de bons parents et ils nous appuient là-dedans. Et ça fait vraiment toute une différence. »

Pour le Dr Julien, il est plus que temps de mettre en valeur l’apport considérable des organismes communautaires dans l’avenir de nos enfants. « À partir du moment où la société reconnaîtra que le système communautaire, ce n’est pas juste un parent pauvre, mais vraiment la première condition pour faire en sorte que les enfants vivent mieux, on aura fait un gain important. Et on va changer les statistiques en terme de négligence, c’est clair. »

En 2008-2009, il y a eu 30 000 signalements à la DPJ comparativement
à 22 000 en 1979-80.

Source : Centres jeunesse du Québec

Ressources

Au Québec, environ 300 organismes communautaires peuvent aider les parents d’enfants âgés de 0 à 5 ans. Les approches alternatives développées par la Fondation de la Visite ou encore les centres du Dr Julien sont devenues de véritables références partout au pays. Au cours des derniers mois, le Dr Julien a ouvert d’autres centres dans les régions de Montréal, Trois-Rivières, Gatineau et Saint-Jean-sur-Richelieu.

Fédération québécoise des organismes communautaires
http://www.fqocf.org/loader.php?page=coordonnees

Fondation de la visite
http://www.delavisite.org/

Fondation du Dr Julien
http://www.fondationdrjulien.org/accueil/pour-nous-joindre.aspx