Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Philippe Girard, sauvé par un livre

Émission du 11 mars 2010

Philippe Girard, un bédéiste québécois talentueux, a reçu plusieurs prix pour ses livres. Il est notamment l'auteur de Tuer Vélasquez, un album autobiographique qui aborde le thème de la pédophilie. Tuer Vélasquez lui a permis de se libérer d'un épisode de sa vie gardé longtemps secret, mais aussi, espère-t-il, d'aider les victimes de ce type de crime.

« Raconter, c’est résister. »
- Joâo Guimaraes Rosa

« Raconter, c’est résister, croit Philippe Girard. Un thème comme la pédophilie, c’est quelque chose dont les gens ne veulent pas entendre parler. Je me suis dis : ‘Si tu sors de l’ombre, tu vas aider des gens qui sont dans l’ombre.’ »

Au début des années 1980, alors que ses parents sont sur le point de divorcer, le jeune Philippe Girard fait son entrée au secondaire et vit difficilement ce passage. Pour le sortir de sa solitude, l’aider à se faire de nouveaux amis, sa mère l'inscrit à un groupe de pastorale pour jeunes appelé Les Oies blanches. Le prêtre-animateur est réputé « cool »… et entretient une culture du secret, isolant d’autant plus les jeunes de leurs parents.
« Il disait souvent : ‘Je vous dis des choses-là, mais ne les dites pas à vos parents. Ils ne comprendront pas, ils sont trop vieux; c'est une autre génération.’», raconte Philippe Girard. Lors des rencontres, les échanges portent souvent sur des thèmes ambigus, tels que l'amitié masculine. Des photos d’un voyage effectué par le prêtre avec un autre groupe circulent; les jeunes s'affichent complètement nus. Malaise. Philippe Girard comprend ce qui se passe lorsqu’il participe, à son tour, à une fin de semaine de retraite fermée avec son groupe. Le prêtre a des rapports sexuels avec plusieurs de ses jeunes protégés. Philippe trouve un prétexte pour s’isoler, et hésite un certain temps avant de se confier à ses parents, craignant leur réaction et les conséquences de cette révélation. C'est par la lecture d'un roman jeunesse qu'il puise le courage de dénoncer l'agresseur.

« Dans le Bob Morane que je lisais, le pire ennemi de Bob Morane est prisonnier d’un brasier, mais Bob Morane en sort sain et sauf. Il regarde la maison en flamme et dit: 'Si je ne retourne pas le chercher, je n'aurai jamais le courage de me regarder en face'. Au péril de sa vie, il retourne dans le brasier pour sauver celui qu'il a combattu pendant toutes les autres pages du livre. Je me suis dis que si je n'en parlais pas à mes parents, je n'aurais pas le courage de me regarder dans le miroir. Un héros de fiction m'a donné le courage de parler à mes parents. »

Le prêtre a été arrêté rapidement, et condamné à deux ans de prison, mais il est arrêté de nouveau, en France, en 2000, pour le même type de crime. En apprenant la nouvelle de cette récidive, Philippe décide de passer à l'action. Le thème d’une émission littéraire entendue à la radio l’inspire : « Les livres sont-ils encore importants de nos jours ? » « Je me suis dit: j'ai quelque chose d'important à dire là-dessus. J'ai voulu raconter mon histoire. »

Philippe Girard s'estime chanceux de posséder un talent lui permettant de s'exprimer plus aisément sur cette expérience. Selon lui, la bande dessinée est un art particulièrement approprié pour traiter d’un sujet aussi intime et délicat: « Ce sont des personnages un peu grotesques avec des gros nez, simplifiés. On exagère les situations. Il y a des onomatopées. Ça aide à prendre du recul. Pour un roman, j’aurais probablement eu à m’enfoncer dans une descente aux enfers pour raconter mon histoire.

J’ai envie de dire : ‘Un livre m’a sauvé la vie; mon livre en sauvera peut-être une aussi.’ »