Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les enfants de parents sourds

Émission du 18 mars 2010

Au Québec, la communauté sourde compte environ 9 000 personnes.
Beaucoup de sourds fonderont une famille et donneront naissance, dans la très grande majorité des cas, à des enfants qui entendent parfaitement.
Jusque dans les années 1960, au Québec, beaucoup d’enfants de parents sourds étaient placés dans des foyers nourriciers ou des pensionnats. Les préjugés quant à la compétence de ces parents persistent encore, même si ces enfants ont toutes les chances de se développer normalement…

«La communauté sourde, quand on est petits, c’est notre famille», témoigne Manon L'arrivée, dont les deux parents ont perdu le sens de l’ouïe en bas âge à la suite d’une méningite. Le couple a eu trois enfants, tous entendants, qui ont adopté la langue des signes et grandit dans cet univers bien particulier.
«J’ai été chez les sourds jusqu’à l’âge de 15, 16 ans. Quand j’étais adolescente, j’allais danser à la salle des sourds les vendredis soirs. C’était mes amis, les sourds.»

«L’identité est vraiment un enjeu majeur chez les enfants entendants de parents sourds, souligne Isabelle Guay, psychologue à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec. Il y a une identité sourde qui est forte; on est fier d’être sourd, d’appartenir à ce groupe-là. Pour plusieurs, c’est une identité culturelle, ethnique. Mais leurs enfants, eux, peuvent plus ou moins dire qu’ils sont de culture sourde, parce qu’ils entendent. Ils entendent comme les autres entendants, sauf qu’ils ont les repères culturels, historiques, de leurs parents sourds. Donc, en termes d’identité, c’est parfois difficile.»

«Je pense que ma langue maternelle, c’est le LSQ, le langage des sourds du Québec, poursuit Manon L'arrivée. Parce qu’il y a une aisance là-dedans. Il y a des mots que je sais en langage des sourds, mais que je ne sais pas en français. Parfois, quand je cherche mes mots, c’est le signe qui va me venir.»
Étrange ? Mais néanmoins tout ce qu’il y a de plus normal… Les enfants apprennent la langue de leurs parents, quelle qu’elle soit. Les enfants de parents sourds apprennent donc la langue des sourds; ils communiquent d’abord par signes puis, par mots, de la même manière qu’on parle le français avant l’anglais. Un problème pour l’intégration future de l’enfant ? «Ce qui est important, c’est que l’enfant acquiert un système langagier complet pour développer sa cognition, explique Isabelle Guay. Ensuite, il pourra apprendre toutes les langues du monde ! Mais il faut qu’au départ, il ait une langue solide et complète. Et celle que ses parents sont en mesure de lui transmettre, c’est la langue signée.»
Beaucoup de professionnels de l’éducation s’inquiètent pourtant de l’acquisition du français chez les enfants entendants de parents sourds, ces derniers ayant souvent de graves difficultés, non seulement à le parler mais, surtout chez les générations plus âgées, à le lire et à l’écrire. La psychologue se fait rassurante; règle générale, l’enfant apprend le français avec d’autres personnes faisant partie de son environnement, comme d’autres membres de la famille élargie.
L’entrée à l’école peut toutefois poser des difficultés particulières pour certains enfants de parents sourds. «J’avoue avoir un souvenir de ne rien comprendre, dit Manon L'arrivée. Même si mon père était quelqu’un qui parlait très bien pour un sourd, bizarrement, j’avais l’impression d’arriver dans un autre univers.»

Une question d’interprétation

L’entrée à l’école, c’est aussi l’entrée dans le monde de la parole, ce qui peut être vécu comme un choc pour les enfants entendants de parents sourds. Les enfants peuvent se sentir déchirés entre l’appartenance à la culture sourde et à celle des entendants. Aujourd’hui, on comprend mieux les problèmes d’adaptation de ces enfants; des ressources ont été mises en place pour les aider.

La petite Doriane, sept ans, peut maintenant compter sur l’aide aux devoirs de Lorraine. Doriane est la seule entendante de sa famille; ses deux parents ainsi que sa petite sœur, encore bébé, sont tous sourds. De plus, Doriane a eu peu de contacts avec des entendants; les membres de la famille élargie habitant dans une autre région. Stéphanie Badier, la mère de Doriane était donc très inquiète. L’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec l’a rassurée en lui fournissant le soutien nécessaire. Doriane a été vue par plusieurs spécialistes et, avec le coup de pouce de Lorraine, réussi maintenant à l’école. «Ça va tellement bien, s’exclame sa mère (par la bouche de son interprète).Elle a fait beaucoup, beaucoup de progrès, en français. Elle est capable de lire, d’écrire. J’en suis vraiment fière. Je suis fière de Doriane.»

«Lorsque les enfants entrent à l’école, les parents sourds ont beaucoup plus de difficultés à suivre le cheminement académique», confirme Annie Beaulieu, travailleuse sociale à l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec. Cependant, avec l’aide appropriée, les enfants de parents sourds ne courent pas plus de risques que les autres de développer des problèmes d’apprentissage. «Ça ne sera pas nécessairement relié au manque de stimulation ou à la langue des signes, mais au potentiel de l’enfant, précise la spécialiste. Si l’enfant a un potentiel intéressant, il va se développer normalement. S’il y a eu un petit manque de stimulation, on va rattraper le retard. Mais si le retard persiste, c’est vraiment relié à l’enfant et non aux parents.»

Doriane maîtrise la langue des signes et parle comme tous les enfants de son âge. Elle est «bilingue», ce qui la place, de facto, dans une position d’«aidante naturelle» dans sa famille.
Une réalité qui peut se révéler extrêmement difficile pour un enfant. Manon L'arrivée en conserve des souvenirs douloureux. «Être obligée d’être interprète pour des parents sourds, ce n’est pas nécessairement évident. Ça passe par demander au voisin de téléphoner à la police parce qu’il y a eu un vol; aller voir le médecin pour tes parents; ou le gérant de caisse pour faire un emprunt… Dans mon cas, il y a eu le divorce de mes parents. La journée où Maman a eu besoin d’aller voir l’avocat. J’avais 12 ans. Il a fallu que je dise à l’avocat : ‘Maman veut se divorcer d’avec mon père’. Ça a pris un bon 15 minutes avant que j’arrête de pleurer, avant d’être capable de dire ça.»
Les choses ont changé depuis cette époque. Aujourd’hui, on comprend mieux les besoins des enfants de parents sourds, les besoins des enfants, point. Et leurs parents savent mieux où poser la limite pour qu’ils grandissent le plus harmonieusement possible.

Doriane peut compter sur l’appui de sa mère. «Elle va interpréter un peu à la maison. C’est simple, la communication, à la maison, dit Stéphanie Badier. Mais quand c’est le temps d’aller à l’hôpital, à la banque, faire des achats d’automobiles, etc. Elle a seulement sept ans; ce n’est pas son rôle de faire ça. Je préfère faire appel à un interprète professionnel. C’est son travail. À l’hôpital, souvent, on nous refuse le service parce qu’ils doivent payer. Ils trouvent que c’est cher. Je le sais que ça coûte cher. Mais moi, j’ai besoin d’un interprète. Ce n’est pas à Doriane de faire ça... Ce n’est pas à elle de s’occuper de ça. Voilà.»

Des services mieux adaptés

Les enfants de parents sourds sont de mieux en mieux outillés; ils ont accès à beaucoup plus de ressources qu’autrefois. Orthophoniste, psychologue, aide aux devoirs sont souvent offerts gratuitement aux familles, mais la disponibilité de ces services varient évidemment selon les régions du Québec.
Les progrès technologiques, comme les téléphones à clavier et les webcams, facilitent également la vie des parents sourds. Les maisons sont maintenant équipées de témoins lumineux, qui jouent le rôle des différentes sonneries : porte d’entrée, téléphone, etc. Et c’est aussi une lumière qui s’allume lorsque bébé se réveille…

Ressources

Institut de réadaptation physique de Québec
http://www.irdpq.qc.ca/

Institut Raymond-Dewar
http://www.raymond-dewar.qc.ca/

Vous trouverez également sur notre site Internet la vidéo de notre reportage traduite en langue des signes.