Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Cancer et grossesse

Émission du 9 septembre 2010

Apprendre qu’on souffre d’un cancer en cours de grossesse entraîne des émotions des plus paradoxales : donner la vie tout en étant confrontée à la mort.

Il y a une vingtaine d’années, lorsqu’on découvrait un cancer chez une femme enceinte, on sacrifiait le bébé presque automatiquement. Aujourd’hui, dans la très grande majorité des cas, on sauve la maman et son enfant.

Se battre pour deux

À 39 ans, Nathalie Lamarche a traversé une épreuve particulièrement bouleversante : lutter contre un cancer alors qu’elle était enceinte de son fils Simon. À quelques semaines de grossesse, elle commence déjà à manifester certains symptômes d’inflammation et de grande fatigue, mais qu’elle attribue aux symptômes typiques de la grossesse : «J’enflais beaucoup et je dormais beaucoup, mais tout le monde me disait, c’est normal, tu es enceinte, ton corps change, tout change.» Mais quand l’enflure sous la poitrine devient bleue, l’inquiétude augmente et le médecin recommande l’échographie. C’est à ce moment qu’une masse possiblement cancéreuse est détectée et que Nathalie est référée en gynéco-oncologie.

Gynécologue-oncologue au CHUM Notre-Dame, le Dr Philippe Sauthier doit régulièrement annoncer un diagnostic de cancer à des femmes enceintes. Il croit que l’association entre le cancer et la mort est encore très forte chez bien des gens et que c’est cette association entre la mort et la vie qui confronte subitement la femme enceinte à une émotion extrêmement forte.

Pour Chantale Boudreau, psychologue spécialisée en psycho-oncologie, il est clair que l’annonce d’un diagnostic en cours de grossesse est particulièrement menaçant : «La femme se retrouve avec une double menace : la menace par rapport à sa vie, et la menace pour le bébé, ce qui est différent de l’annonce d’un diagnostic pour une femme qui n’est pas en statut de grossesse ou enceinte. Le combat devient différent.» Plus précisément, cela signifie qu’en plus de toutes les émotions habituelles, telles que le choc, le déni, la colère, la peine et l’impuissance, la femme enceinte aux prises avec un cancer éprouve un sentiment de culpabilité par rapport à l’impact de la maladie sur la santé et la survie de son bébé.

Environ 1 femme sur 1000 devra affronter un cancer en cours de grossesse. Pour mettre ces chiffres en perspective, le Dr Philippe Sauthier rappelle que la première cause de mortalité non accidentelle chez les femmes de 20 à 40 ans, c’est le cancer, et qu’il est donc inévitable que certaines femmes aient à traverser cette épreuve en cours de grossesse. «Et comme les femmes ont des enfants de plus en plus tard, poursuit-il, et que les cancers sont de plus en plus fréquents avec l’âge qui avance, on a de plus en plus de situations de femmes enceintes avec un cancer. »

Philippe Sauthier souligne qu’il n’y a pas de lien qui a été fait entre la grossesse et le cancer. Ce sont deux éléments fortuits, qui ne s’influencent pas mutuellement, même s’ils surviennent en même temps : «Le cancer ne va pas provoquer un problème pendant la grossesse, et la grossesse ne va pas accélérer ou causer un problème pour le cancer.»
Autre point important, insiste le gynécologue-oncologue, il n’y a pratiquement pas de risque de transmission du cancer au fœtus, car le sang du bébé ne se mélange jamais à celui de la maman. Dans les faits, certains globules rouges peuvent parfois se mélanger et entraîner une transmission du cancer au fœtus, mais il s’agit d’une situation vraiment exceptionnelle.

Enceinte pour une seconde fois et déjà maman d’une petite fille de 21 mois, Chantale Boulanger a dû elle aussi affronter la menace d’un cancer. C’est lors d’une échographie, à 7 semaines de grossesse qu’une masse volumineuse est détectée sur l’ovaire droit. Identifiée comme une tumeur de type «borderline», de la taille d’une orange, il n’est pas clair s’il s’agit d’une tumeur cancéreuse ou bénigne. Pour le vérifier, l’équipe médicale n’a d’autre choix que de l’extraire, d’autant plus qu’une masse de cette taille aurait pu nuire au bon déroulement de la grossesse.

Chantale Boulanger avoue que sa principale crainte a été d’avoir à sacrifier la grossesse : «Dans le mois d’incertitude, il a fallu que je me fasse à l’idée que c’était ma santé qui était primordiale. J’ai une petite fille qui a besoin de sa mère.»

«Il y a des indications médicales pour interrompre une grossesse en raison de cancer pour les cancers qui menacent la vie de la patiente, explique le Dr Sauthier, soit des cancers de type leucémie ou des cancers qui vraiment sont trop hémorragiques, ou des cancers métastatiques avec vraiment des cancers très avancés qui nécessitent des traitements très lourds tout de suite. Ce sont des situations totalement exceptionnelles.»

Mais au-delà des considérations médicales, les femmes enceintes affrontent le cancer d’une façon bien particulière, soutient la psychologue Chantal Boudreau : «Lorsqu’une personne reçoit un diagnostic de cancer, inévitablement ça l’isole de son entourage. Elle doit vivre la période des traitements seule. Elle porte ça, elle le traverse seule. Lorsqu’une femme qui porte un bébé reçoit ce diagnostic, le combat se livre à deux, ce qui crée un lien fort et puissant, peut-être privilégié entre la mère et son enfant. Elle ne se bat plus seule, les deux se battent.»

S’en remettre à la médecine

L’idée de se faire opérer ou de recevoir des traitements de chimiothérapie alors qu’on porte un enfant a quelque chose de terrifiant. On sait aujourd’hui qu’on peut traiter, opérer et même donner de la chimiothérapie aux femmes enceintes qui ont le cancer, ce qui n’épargne pas ces femmes des nombreuses craintes que ces traitements peuvent susciter. Malgré leurs craintes, ces femmes n’ont pourtant d’autre choix que s’en remettre à la médecine.

À 25 semaines de grossesse, après une biopsie d’une tumeur prélevée dans les ganglions, le diagnostic tombe pour Nathalie Lamarche : lymphome de Hodgkin. Pour contrôler la progression cancéreuse, les traitements de chimiothérapie doivent débuter le plus tôt possible. Malgré toute la gravité de la situation, une bonne nouvelle : le bébé est déjà bien formé, et donc moins vulnérable à la chimiothérapie. Profondément angoissée par l’impact des traitements sur le développement de son enfant, Nathalie s’en remet tout de même à l’expertise des médecins et entame ses traitements.

«Une femme enceinte est traitée comme une autre pour un cas de cancer. On va utiliser les mêmes traitements», explique le Dr Sauthier. Ce qui est particulier, c’est que les traitements sont donnés au deuxième trimestre de la grossesse, au moment où les organes sont déjà créés et que le risque de malformation est écarté. Selon les connaissances médicales actuelles, il semble que l’impact principal des traitements de chimiothérapie sur les enfants à naître serait que les enfants naissent plus petits. De manière générale, les enfants reprennent leur poids normal assez rapidement. Le raisonnement est le même pour les opérations que pour les traitements de chimiothérapie : on attend le deuxième trimestre pour s’assurer que tous les membres du bébé soient déjà bien formés. Dans le cas de Chantale Boulanger, l’opération a eu lieu lors de la 14e semaine de grossesse.

Tout au long de ces traitements médicaux, c’est la santé de la future maman qui prime avant tout. Pourtant, plusieurs d’entre elles sont prêtes à sacrifier leur vie et demandent à leur médecin de privilégier la vie de leur bébé, explique la psychologue Chantal Boudreau : «Il faut comprendre dans ce phénomène que l’instinct de protection de la mère est très fort et très puissant et que la mère est prête à tout pour sauver son bébé. Ce n’est pas ce que plusieurs pensent comme étant un sacrifice ou un renoncement. La mère ne renonce pas, c’est plus fort qu’elle : elle a besoin de tout mettre en œuvre pour protéger son bébé.»

Pour surpasser leurs craintes et traverser cette épreuve, poursuit Chantal Boudreau, les futures mamans n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à leur équipe médicale, une forme d’acte de foi qui implique aussi de faire le deuil de la grossesse parfaite. L’important pour ces femmes est aussi d’identifier les choses sur lesquelles elles peuvent avoir du contrôle.

Immédiatement après la naissance de son fils, à 33 semaines de grossesse, Nathalie Lamarche a aussitôt reçu de nouveaux traitements de chimiothérapie, puis ensuite de radiothérapie. Malgré toutes les difficultés, elle s’est accrochée à la vie en pensant à son bébé qui grandissait et avait besoin d’elle. Aujourd’hui en rémission, elle savoure le plaisir de voir son petit garçon grandir dans le bonheur et en santé. «Je le remercie, conclut-elle avec émotion, car c’est lui qui m’a sauvé la vie.»

Sur 80 000 naissances chaque année au Québec, environ 80 femmes auront un cancer pendant leur grossesse.

Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec

Preuve que la grossesse n’accélère pas ou n’aggrave pas le cancer, une étude a démontré que les femmes enceintes atteintes d’un cancer du sein avaient exactement le même taux de survie que les autres.

Pour en savoir plus : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/19204903