Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Cigarette et dépression

Émission du 7 octobre 2010

On connaît tous les effets nocifs de la cigarette, et malgré tout, plusieurs fumeurs s’accrochent. Pour plusieurs d’entre eux, il s’agit d’une question d’équilibre mental.

Idée saugrenue? Peut-être pas tant que ça. Depuis une vingtaine d’années, la science s’intéresse au lien entre la nicotine et la santé mentale. On a entre autres découvert que la moitié des fumeurs, quand ils cessent de fumer, vivent de réels épisodes de dépression.

Psychiatre et fumeur depuis 50 ans, Jean-Jacques Bourque est convaincu que beaucoup de fumeurs sont en fait des dépressifs qui s’ignorent et que la nicotine leur sert d’antidépresseur.

Fumer pour contrôler la dépression

Jean-Jacques Bourque n’a pas honte de dire qu’il est fumeur : «J’aime fumer et, pour moi, ce serait une perte d’arrêter de fumer. J’ai un plaisir physique, psychologique et émotionnel à fumer. C’est très ancré chez moi. Alors, c’est sûr, que pour moi, arrêter de fumer, ce n’est pas facile.»

«J’ai commencé à fumer vers l’âge de 17 ans, se souvient-il. J’étais alors pensionnaire au Séminaire de Sherbrooke. » En commençant à fumer, Jean-Jacques Bourque a réalisé que ce geste avait un impact très fort chez les jeunes filles du couvent, de l’autre côté de la rue. «C’était une question d’image, au départ, mais j’ai réalisé par la suite – et maintenant je le sais très bien – que ça correspondait à un besoin.»

«J’étais un être anxieux, se rappelle-t-il, probablement avec un fond dépressif et la nicotine m’a probablement aidé à remonter mon moral régulièrement. Je pense que je suis un déprimé qui s’ignorait!»

Pour le psychiatre Brian Bexton, il y a effectivement un lien à faire entre la cigarette et la dépression. Au cours de la dépression, il y a une baisse de certains neurotransmetteurs comme la sérotonine, la noradrénaline et la dopamine. Cette dernière, la dopamine, est un neurotransmetteur impliqué dans le plaisir et la concentration et il s’avère que la consommation de nicotine permet justement d’augmenter les niveaux de dopamine à l’intérieur du cerveau à l’intérieur d’un délai aussi court que 7 secondes. La cigarette apporte donc un effet rapide qui procure une sensation de plaisir et améliore la concentration.

«Si quelqu’un prend un verre d’alcool, poursuit-il, la personne ne deviendra pas nécessairement alcoolique – les chances sont peut-être d’une sur quatre, pas plus. Mais pour la cigarette, à peu près 97 % des gens qui consomment à fumer deviennent des fumeurs. Il y a un indice d’assuétude très élevé et les gens développent une dépendance assez rapidement.»

L’histoire de Roxane Gauthier

Roxane Gauthier sait exactement de quoi parle le Dr Bexton, puisqu’elle le vit au quotidien : «Quand je fume moi, c’est comme si j’étais sur un antidépresseur tout le temps, tandis que quand j’arrête, il y a quelque chose qui se passe dans mon cerveau qui fait en sorte que je perds ma joie de vivre et le plaisir que je peux avoir.»

Pour illustrer ce phénomène, Roxane Gauthier raconte qu’il y a quelques années, elle a perdu trois membres de sa famille dans un délai très court : «Je fumais à l’époque, et je me suis mise à fumer beaucoup d’ailleurs. Il me semble que j’aurais dû avoir un épisode dépressif à ce moment-là, si je devais être une personne dépressive.»

Par la suite, Roxane a tenté d’arrêter de fumer à trois reprises. À sa seconde tentative, elle a sombré dans une dépression, sans raison apparente, une situation qui s’est répétée lors de sa troisième et dernière tentative d’écraser. «La dernière fois, ça fonctionnait bien, je n’étais pas dépressive le premier mois, ça a bien été. Et un moment donné, sans aucune raison apparente ni aucune circonstance spécifique, je me suis mise à avoir des troubles de sommeil. Je me levais le matin et c’était plate, je n’avais pas le goût d’aller travailler. Au travail, je n’avais plus de patience non plus. Je pouvais me mettre à pleurer pour toutes sortes de raisons. Je manquais de patience avec mon enfant aussi. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et là, j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose qui se passait.»

C’est au cours de cette période que Roxane Gauthier a commencé à soupçonner que le sevrage de la nicotine y était peut-être pour quelque chose : «J’ai fait le lien, raconte-t-elle. Je me suis dit : “Ça fait deux fois que j’arrête de fumer, ça fait deux fois que je tombe en dépression. Il y a quelque chose qui ne marche pas.”»

La nicotine est-elle un antidépresseur ?

«La question qui peut se poser, intervient le Dr Bexton, c’est : “Est-ce que la nicotine est un antidépresseur?” La réponse est : “Bien sûr que oui!”» Selon ce psychiatre, l’effet antidépresseur de la nicotine ne serait toutefois que temporaire et augmenterait la transmission de dopamine pour une courte durée – à peine 15 ou 20 minutes – ce qui apporte un soulagement temporaire. Par contre, on ne peut pas dire que la nicotine est un antidépresseur qui peut guérir la dépression, puisqu’elle ne fait qu’en soulager les symptômes.

Médecin de famille, la Dre Julie Beaudin confirme qu’elle a déjà constaté dans sa pratique que certains patients expérimentent certains symptômes dépressifs ou des épisodes de réelle dépression dans la période où ils tentent d’arrêter de fumer. Le cas de Roxane Gauthier demeure toutefois le plus flagrant, où il est clair que le sevrage de la nicotine cause directement des épisodes dépressifs : «Roxane, c’est une fille ultradynamique, pleine de vie, tellement motivée à arrêter de fumer et qui en fait une priorité dans sa vie, mais à chaque fois qu’on a mis des choses en place pour qu’elle arrête de fumer, pour essayer de l’aider, il y a eu une flambée de symptômes dépressifs dans les mois qui ont suivi l’arrêt du tabac.»

«Il faut savoir que la cigarette stimule le cerveau, explique le Dr Bexton. Ça augmente les niveaux de dopamine, ça donne de l’énergie, ça donne du plaisir, ça donne de la concentration. Et si on retire ça, qu’est-ce qui va se passer? On peut imaginer facilement qu’on va avoir des symptômes de dépression qui vont revenir.» Selon lui, le phénomène inverse est aussi très fréquent, c’est-à-dire que les gens en dépression vont augmenter leur consommation de nicotine : «Ils font ça pour compenser les symptômes de dépression.»

Nicotine et santé mentale

Pour le Dr Bexton, il est clair que la dépendance à la nicotine est souvent liée à des troubles de santé mentale. Sur environ 20 % de fumeurs dans la population, le psychiatre estime que la moitié d’entre eux présentent un trouble psychologique tel que la dépression, la dysthymie, la schizophrénie ou autre, et utilisent inconsciemment la nicotine comme antidépresseur. L’autre moitié des fumeurs aurait simplement développé une dépendance à la suite de l’usage régulier du tabac.

Entre le tiers et les deux tiers des dépressifs utiliseraient la cigarette pour soulager leurs symptômes. Dans d’autres maladies mentales, le taux de tabagisme est encore plus élevé. Pour la schizophrénie, les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 80 % et 90 % des schizophrènes fument la cigarette.

Écraser : des efforts louables, mais souvent vains

«Ne pas être capable d’arrêter de fumer, c’est difficile, confie Roxane Gauthier. Je vis beaucoup de culpabilité. Face au fait que j’ai un enfant, que je suis une grosse fumeuse et que je n’arrive pas à ne pas fumer à la maison, à tout moment.»

«Le regard de ma fille, qui a 13 ans, sur sa mère qui fume est très culpabilisant aussi et en ajoute aussi, poursuit-elle. Elle comprend les campagnes publicitaires qui sont à la télévision, et elle comprend les messages qui sont véhiculés et je voudrais lui faire cadeau-là, et me le faire également, que d’arrêter de fumer.» Roxane avoue qu’il est particulièrement éprouvant pour elle de voir sa fille repousser ses cendriers de la main, ou lancer ses cigarettes sur le plancher.

Notre société serait-elle devenue intolérante face à la cigarette? Le Dr Bexton croit que oui, et qu’il faut comprendre que chaque fumeur n’est pas nécessairement un délinquant ou une personne qui manque de volonté : « Très souvent, les gens font beaucoup d’efforts pour arrêter, sans succès.»

«Il y a aura toujours un certain nombre de fumeurs qui seront incapables d’arrêter de fumer, croit Jean-Jacques Bourque, malgré la peur et malgré la culpabilisation. J’aimerais ça que la société regarde cet aspect et soit compatissante envers ceux qui sont incapables d’arrêter de fumer.»
Arrêter de fumer avec prudence

On commence à penser que pour les gens qui ont une santé mentale fragile, le fait d’arrêter de fumer peut comporter des risques.

Deux dépressifs sur 3, 80 % des bipolaires et 92 % des schizophrènes fument. Dans son livre, Écrasons la cigarette pas le fumeur, Jean-Jacques Bourque souligne que ces fumeurs, et tous les autres d’ailleurs, sont jugés beaucoup trop sévèrement.

«J’ai écrit ce livre pour plusieurs raisons. La principale vient du fait que j’ai été en contact avec beaucoup de personnes déprimées dans ma pratique, et j’ai vu beaucoup de douleur chez eux.» Le Dr Bourque raconte qu’il a vu beaucoup de culpabilité chez les dépressifs qui ne réussissaient pas à écraser définitivement, notamment en raison des pressions très fortes qu’ils recevaient de leur entourage. «Je trouve ça dommage, soutient-il, car un fumeur est souvent un déprimé, et un déprimé, ça se sent facilement coupable. Et lorsqu’on lui tape dessus parce qu’il fume, lorsqu’on le culpabilise, lorsqu’on le rejette et le met de côté, ça ajoute à sa culpabilité.»

Roxane Gauthier est aussi de cet avis : selon elle, presque tous les fumeurs ont déjà essayé d’arrêter de fumer. Selon elle, la culpabilisation est loin d’être un bon outil pour amener quelqu’un à arrêter de fumer.

À l’heure actuelle, le médecin de Roxane, Julie Beaudin, ne lui recommande pas tout simplement pas d’arrêter de fumer. Étant donné ses récents épisodes de dépression, qui l’ont même emmenée à un arrêt de travail, les deux femmes ont convenu d’attendre le bon moment pour essayer à nouveau d’arrêter de fumer.

«C’est sûr que l’arrêt du tabagisme, c’est prioritaire dans la santé. On le sait, ce n’est pas un secret pour personne. Mais un moment donné, si arrêter de fumer c’est important pour la santé, mais se retrouver en dépression majeure avec beaucoup de difficultés organisationnelles, c’est aussi un gros problème de santé.»

Julie Beaudin croit que pour certains patients, dont l’équilibre mental est plus précaire, il est important de choisir le bon moment pour arrêter de fumer et de prendre les précautions nécessaires.

Trouver les bons moyens pour arrêter de fumer

En août 2004, Jean-Jacques Bourque a traversé une période très difficile émotivement, et en janvier 2005, il a été opéré à la suite d’une crise cardiaque. Le verdict du cardiologue était ferme et sans appel : il devait absolument arrêter de fumer.

«J’ai discuté avec lui, se souvient-il, et je lui ai dit : “Écoutez, je n’entrevois pas être capable d’arrêter de fumer. Par contre, je peux essayer de faire mon possible pour réduire le plus possible. Étant donné que ça a été mon réducteur de tension, je ne peux pas mettre ça de côté tout de suite comme ça.”»

Pour réussir à diminuer sa consommation de tabac, qui était presque continuelle, Jean-Claude Bourque a mis sur pied une stratégie personnelle. En plus d’utiliser des timbres de nicotine pour diminuer sa dépendance, il a aussi commencé à suivre un traitement avec un médicament antidépresseur. «J’ai aussi fait du cognitif behavorial. Je me suis obligé à fumer à l’extérieur et à ne pas fumer à l’intérieur. J’ai établi une routine qui m’a permis de réduire à trois pipes par jour.»

Consciente de la chance qu’elle a d’avoir un médecin de famille qui la suit et connaît bien son histoire personnelle, Roxane Gauthier est bien déterminée à poursuivre son objectif d’arrêter de fumer. «C’est un but que j’ai, mais on va prendre les bons moyens, parce que ce ne sera pas au détriment de ma santé mentale.»

Julie Beaudin considère qu’en tant que médecin, quand un patient l’approche pour l’aider à arrêter de fumer, il est important oui de l’aider, mais aussi de regarder tous les outils qui sont disponibles et choisir lesquels sont mieux adaptés à cette personne. Les outils de la médecine sont nombreux, mais il importe aussi de considérer certaines approches non traditionnelles, par exemple l’acupuncture et l’hypnose qui ont déjà démontré leur efficacité : «Je pense qu’il faut prendre chaque personne individuellement, voir où elle en est et offrir ce qu’on connaît de mieux, de plus sécuritaire, et surtout ne pas jeter la serviette non plus. C’est compliqué arrêter de fumer. Ça prend souvent plusieurs essais.»

Le Dr Brian Bexton croit lui aussi qu’il peut être très efficace de combiner différentes approches, comme des antidépresseurs, les timbres de nicotine, la gomme ou même des cigarettes artificielles – temporairement, le temps d’arrêter de fumer.

L’importance de l’accompagnement

En plus des différentes approches médicales, Julie Gauthier est d’avis que l’accompagnement est primordial. C’est d’ailleurs pourquoi le gouvernement a investi massivement dans les centres d’abandon du tabac ou d’autres ressources visant à accompagner les fumeurs dans leurs démarches de mettre définitivement fin à leur dépendance au tabac.

Roxane Gauthier, pour sa part, a choisi de s’investir dans une démarche de croissance personnelle : «Ça m’aide beaucoup. Je travaille sur ma confiance en moi, mon estime personnelle. Parce que je pense que oui, je pense que je suis une personne qui peut être appelée à faire d’autres dépressions si je ne fais pas attention à tout ça.»

«Il faut s’équiper, il faut s’outiller, poursuit-elle. Autant on s’outille avec de la médication, autant je pense qu’il faut s’occuper aussi de sa tête et de son cœur. Je travaille fort là-dessus pour arriver à être en forme, à être psychologiquement bien, pour arrêter de fumer et que cette fois-ci soit la bonne.»

Tout comme Roxane Gauthier, Jean-Jacques Bourque rêve lui aussi d’écraser définitivement, mais il doute qu’il y parvienne un jour : «J’aimerais vraiment arrêter de fumer, conclut-il. Je ne sais pas si je vais réussir un jour, mais si je peux réussir à fumer occasionnellement, ça j’aimerais ça.»

Les fumeurs font en moyenne 6 tentatives infructueuses avant dde réussir à arrêter de fumer pour de bon.

Source : Association pulmonaire du Canada

Le livre de Jean-Jacques Bourque, s’il donne un autre son de cloche au sujet de la cigarette, ne porte pas uniquement sur la relation entre la dépression et le tabac. Dans Écrasons la cigarette, pas le fumeur, l’auteur dénonce la dureté des campagnes anti-tabac et s’emploie à montrer qu’on diabolise beaucoup trop le tabac.

Certaines de ses affirmations ont soulevé une certaine controverse lors de la parution du livre en janvier dernier. En effet, le Dr Bourque met en doute la gravité de la fumée secondaire et croit qu’on augmente les risques de mourir si on cesse de fumer brusquement après un infarctus. Martin Juneau, cardiologue à l’Institut de Cardiologie, a écrit une lettre à La Presse pour dire qu’à ce jour, la majorité des études avaient montré le contraire.

Jean-Jacques Bourque, Écrasons la cigarette, pas le fumeur, Plaidoyer pour un peu de compassion, Éditions Québec Amérique, 2010

Pour lire la lettre ouverte de Martin Juneau :
http://www.cyberpresse.ca/opinions/201001/27/01-943625-infarctus-arreter-de-fumer-reduit-le-risque-de-mortalite.php