Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Aimer ses seins

Émission du 14 octobre 2010

Peu importe leur taille ou leur âge, en Amérique du Nord, huit femmes sur dix se disent insatisfaites de leur apparence. Il n’est donc pas étonnant que la chirurgie esthétique soit devenue si populaire. Et parmi les chirurgies les plus en demande, on retrouve bien sûr l’augmentation mammaire.

Pour mieux comprendre les raisons qui poussent les femmes à recourir à cette chirurgie, nous avons rencontré Julie, 31 ans, qui a accepté de nous expliquer pourquoi elle a fait ce choix.

Complexée par ses seins

Julie Richer, 31 ans, a fait le choix très jeune de recourir à la chirurgie mammaire. «J’ai commencé à être complexée par mes seins, j’avais17-18 ans, dès le moment où je me suis aperçue que ça ne grossirait pas plus que ça», raconte-t-elle. Après avoir fréquenté des hommes pour qui la taille des seins était un facteur important, Julie a commencé à se questionner sérieusement au sujet de sa poitrine et du désir que son amoureux pouvait ressentir face à d’autres filles. Elle reconnaît que les images véhiculées par la publicité l’ont aussi influencée dans sa réflexion sur l’image de la femme idéale.

«Avec le temps, j’ai voulu essayer de remédier à cette situation-là qui envenimait mon esprit, ma vie et mes relations amoureuses, se souvient-elle. Je suis allée consulter auprès de psychologues et psychothérapeutes, pour vraiment aller chercher des outils pour me permettre d’avoir confiance en moi.» Malgré tout ce cheminement, la jeune femme était convaincue que la chirurgie mammaire était un apport important à son bien-être et elle a choisi d’y avoir recours : «Je me suis dit : “Pourquoi pas? Pourquoi ne pas y avoir recours, si ça peut me rendre juste un plus heureuse, un peu mieux dans ma peau et avoir une meilleure qualité de vie?”»

Pour Monique Brillon, psychologue, ce désir de correspondre à l’image de la femme idéale, mince avec de gros seins, est le reflet d’un courant de société actuel : «Aujourd’hui, socialement, les seins prennent plus d’importance parce qu’on vit dans une société qui met beaucoup l’accent sur le paraître, sur l’apparence, la performance, la réussite, explique-t-elle. On pense tout de suite au symbole sexuel, mais il y a aussi tout un côté associé à la maternité – comme s’il y a avait un double sens aux seins.»

Cet intérêt pour les seins est déjà présent chez les petites filles, précise-t-elle, car avant de devenir adolescente, la fillette sait que ses seins vont se développer et attend ce moment qui sera le signe qu’elle est devenue une femme.

Une intervention chirurgicale en hausse

Le Dr Yvan Larocque, chirurgien plasticien, confirme qu’il y a actuellement une demande pour les chirurgies mammaires. Pour lui, cette intervention répond au désir de nombreuses femmes d’avoir une poitrine plus généreuse. «Avant les implants mammaires, dans les années 50, les femmes se faisaient injecter du silicone libre dans les seins. Certaines se faisaient injecter de la paraffine dans les seins», raconte-t-il. D’autres substances étaient parfois utilisées pour augmenter la taille de la poitrine, comme des éponges introduites dans les seins. Bien entendu, ces interventions se traduisaient souvent par des réactions inflammatoires et des complications importantes.

Si les additions mammaires sont aujourd’hui en pleine expansion – on parle d’une augmentation de 200 % à 300 % au cours des 20 dernières années –, le Dr Larocque croit que c’est en raison de l’amélioration non seulement des résultats, mais aussi des techniques et des implants mammaires. Les médias et les réseaux sociaux auraient, selon lui, aussi contribué à ce regain d’intérêt pour ce type de chirurgie, puisque les gens peuvent maintenant aller chercher de l’information sur le sujet beaucoup plus facilement qu’autrefois.

La force des pressions sociales

«Le mouvement féministe ne juge pas les femmes qui envisagent une intervention mammaire, explique Lise Goulet, agente de liaison au Réseau québécois d’action pour la santé des femmes. Ce qu’on revendique, c’est le consentement libre et éclairé, soit l’autonomie dans la prise de décision, donc être libre de toute pression quand on prend une décision pour soi-même.» Selon elle, les femmes subissent beaucoup de pressions sociales pour correspondre à des standards de beauté qui sont irréalistes et inaccessibles.

«On nous propose continuellement des modèles de beauté refaits et qui impliquent forcément une intervention médicale pour y correspondre, poursuit-elle. Et ce qu’on dénonce, c’est la banalisation du risque pour la femme au niveau de sa santé physique et de sa santé mentale.»

En 2006, Julie Richer a entamé ses démarches vers la chirurgie en allant rencontrer deux chirurgiens. «Mais j’ai un peu reculé, en me demandant si je faisais les bonnes choses et pour les bonnes raisons.» Après avoir mis son projet sur la glace durant quelque temps, Julie a renoué avec l’idée au début de l’année 2009, en entamant des démarches auprès de trois chirurgiens.

Si plusieurs sont d’avis que la chirurgie mammaire est aujourd’hui banalisée, le Dr Larocque n’est pas de cet avis : «Je n’ai pas tendance à penser que c’est banalisé. Même pour les jeunes patientes, elles sont très au courant, elles posent des questions pointues sur la procédure. Au contraire, si on a l’impression que quelqu’un vient ici et banalise la chirurgie, on est réticent à l’opérer et on va essayer d’en savoir plus et de voir s’il s’agit effectivement d’une décision réfléchie.»

Pour sa part, Julie Richer soutient que sa décision était bel et bien personnelle, mûre et réfléchie : «C’était vraiment important que je le fasse pour moi, que je ne le fasse pas pour qui que ce soit d’autre, et que je sois confortable avec ma décision. Advienne que pourra ce que les gens pourront penser, parce que, moi, je savais fondamentalement qu’à l’intérieur de moi j’avais une souffrance, un mal de vivre et je pensais que ce moyen-là allait apaiser cette souffrance. Parce que je savais très bien que c’était un outil que j’allais chercher par le biais de la chirurgie, et non pas une solution complète en elle-même.»

Le Dr Larocque rappelle que la chirurgie mammaire n’est pas une chirurgie nécessaire, ce qui implique qu’elle ne doit pas entraîner trop de complications. C’est pourquoi les chirurgiens plasticiens choisissent les patientes sur qui ils vont réaliser leurs opérations et refusent parfois celles qui ont des attentes irréalistes ou pour qui une opération n’est pas nécessaire, d’un point de vue objectif.

«Je pense que certaines femmes le font impulsivement, croit Monique Brillon, surtout quand la souffrance morale qui est derrière est très grande par rapport à l’objectivité du défaut physique en question.» Certaines femmes reçoivent très peu de gratifications dans leur vie, souligne-t-elle, autant dans leur vie personnelle que professionnelle. «Pour ces femmes-là, c’est plus difficile de tolérer un défaut physique, comme elles peuvent être portées à penser que ce défaut-là est la cause de toutes leurs difficultés et à vouloir penser – un peu magiquement – qu’en enlevant ça, on va enlever toutes les souffrances autour.» Pour cette psychologue, il est clair que pour ces femmes-là, il y a peu de chances que la chirurgie mammaire puisse leur apporter le soulagement de la souffrance morale escompté. Et, malheureusement, la situation peut être parfois pire par la suite.

Julie Richer reconnaît que, pour plusieurs, le choix de la chirurgie mammaire peut sembler un choix superficiel. Mais, selon elle, l’ampleur des souffrances psychologiques qu’elle a traversées justifie son choix, d’autant plus qu’elle est allée consulter des spécialistes en santé mentale dans le passé sans pour autant obtenir le succès escompté, «Je me suis dit : “Pourquoi pas? Si j’ai les moyens, je suis prête à prendre le risque si c’est pour améliorer ma qualité de vie et apprendre à m’aimer davantage, pourquoi pas?”»

Souffrir pour être belle

Au Québec, la pratique de la chirurgie esthétique est très peu encadrée et il n’existe pratiquement pas d’études sur le sujet. Pour les gens qui veulent y avoir recours, c’est très difficile de s’y retrouver et ils doivent souvent faire eux-mêmes leurs propres recherches.

C’est ce qu’a fait Julie qui a rencontré plusieurs chirurgiens avant son augmentation mammaire. Et même si elle savait à quoi s’attendre, elle a tout de même vécu des moments extrêmement difficiles après l’opération.

À peine sortie de la salle d’opération, suivant son augmentation mammaire, Julie Richer a rapidement réalisé que tout ne se passait pas comme elle l’avait imaginé : «Dans la salle de réveil, on m’a apporté un miroir pour que je puisse regarder le résultat. Disons que j’ai été surprise de voir à quel point c’était enflé, c’était rouge, les mamelons étaient quatre fois leur volume… Le chirurgien m’a rassurée en me disant que ça prenait entre un an et deux ans avant que ça reprenne une forme naturelle.»

«J’ai beaucoup souffert, se souvient-elle, je ne m’attendais pas à ça. J’ai eu des grosses douleurs au niveau du dos, j’ai eu des difficultés à respirer. Au niveau du sternum aussi, il y avait de grosses pressions qui se faisaient.»

Les complications

«Il y a des complications reliées à toute chirurgie qui peuvent survenir, explique le Dr Larocque, que ce soit un saignement, que ce soit une infection. Ensuite, il y a des complications qui sont reliées à la guérison. Ce qu’il y a de particulier avec l’addition mammaire, c’est qu’on utilise un corps étranger qui est un implant. Et le corps va réagir à un corps étranger en formant une membrane autour de l’implant – qu’on appelle une capsule, dans le cas de l’implant mammaire.»

L’objectif du chirurgien, poursuit-il, c’est que la capsule soit mince et que l’espace autour de l’implant permette à l’implant de bouger de façon naturelle avec le sein. Mais dans certains cas, la capsule devient fibreuse, plus épaisse, comme si le corps exagérait le phénomène de guérison. L’implant peut alors avoir plus de difficulté à bouger de façon naturelle, restreint dans l’espace par cette membrane plus épaisse. La conséquence de cette complication est que le sein devient trop ferme. Le Dr Larocque soutient toutefois qu’il s’agit d’une complication rare aujourd’hui, en raison de l’évolution des techniques chirurgicales.

Non seulement les opérations mammaires entraînent des risques bien réels, mais un implant n’a une durée de vie que de 15 ou 20 ans, ce qui fait que Julie aura à retourner sur la table d’opération à 45 ans, puis ensuite à 60 et 75 ans, à moins qu’elle ne décide avant de se les faire retirer.

Pour Lise Goulet, une femme a tout avantage à bien réfléchir avant de se lancer dans une telle opération : «Quand la femme devra faire remplacer l’implant mammaire, elle devra débourser de nouveau. Si elle a des complications, elle risque de devoir débourser également», soutient-elle. Les femmes devraient notamment avoir en tête que si elles ont aujourd’hui un état de santé suffisant pour supporter une anesthésie générale – nécessaire pour toute opération du genre – il n’en sera peut-être pas de même dans 15 ans, lors de l’opération de remplacement. «C’est vraiment jouer avec la santé des femmes», affirme-t-elle.

Les implants mammaires

Pour le Dr Larocque, les implants salins utilisés aujourd’hui comportent vraiment peu de risques de complications. Remplis avec de l’eau salée, ils ne représenteraient pas de danger pour le corps en cas de rupture, puisque le liquide est rapidement absorbé par le corps et éliminé par les voies urinaires.

Changés seulement en cas de rupture, les implants salins n’auraient pas à être souvent remplacés, puisque le taux de rupture ne serait que de 1 % par année. Autrement dit, après 10 ans, les patientes ont 10 % de risques de subir une rupture, après 20 ans, 20 %, etc. Le Dr Larocque soutient que depuis le début de sa pratique, certaines patientes n’ont jamais eu à se faire remplacer leurs implants salins.

Même s’ils offrent une texture plus intéressante que les implants salins, les implants de silicone représentent davantage de risques, soutient-il. En effet, en cas de rupture, les fuites de silicone sont silencieuses et impossibles à déceler autrement que par résonance magnétique.

Pour Lise Goulet, il est important de savoir que selon Santé Canada, les implants mammaires de silicone sont des instruments médicaux à risque, classés dans la catégorie de risques la plus élevée, soit la classe 4. «Ce n’est pas parce qu’un implant est en vente sur le marché que sa sécurité est démontrée complètement, soutient-elle. C’est qu’on autorise la commercialisation d’un implant mammaire avec un niveau de risque quantifié et on dit aux femmes “C’est à vous de prendre une décision éclairée.”«

Selon elle, les femmes font face à une situation difficile, car elles sont invitées à s’informer sur la nature du risque et l’ampleur du risque qu’elles prennent avec une telle intervention chirurgicale, mais aucune étude scientifique ne détaille précisément ce niveau de risque. Dans un tel contexte, elle considère qu’on ne peut pas prétendre que les femmes sont en mesure de donner un consentement libre et éclairé.

Retirés du marché en 1992 afin de relier leur niveau de risque face à certaines maladies, les implants de silicone sont de retour depuis l’automne 2006. En effet, des études ont démontré que les femmes qui les utilisaient ne couraient pas davantage de risques de développer des maladies telles que le cancer ou des maladies auto-immunes. Il a toutefois été souligné que ces implants pouvaient entraîner certains problèmes locaux, comme des ruptures d’implants qui peuvent se traduire par des réactions inflammatoires. Les autorités américaines ont aussi demandé aux compagnies qui fabriquent ces produits médicaux de poursuivre des études à plus long terme. Les conclusions de ces recherches devraient être publiées en 2016.

Julie Richer reconnaît que le résultat final de son opération ne fait pas l’unanimité : «Des faux seins, ce n’est pas pareil comme des vrais seins. Ça fait partie de moi, je m’assume. Oui, c’est vrai que ce n’est pas tout le monde qui aime ça le toucher, ni même le look, mais moi, je n’aimais pas mon look avant, ni le toucher, donc, aujourd’hui, je vis très bien avec ça. De toute façon, je ne peux pas plaire à tout le monde, et l’important, c’est que moi je me plaise.»

Il est important de savoir qu’au Québec, les frais pour une augmentation mammaire ne sont pas remboursés par la Régie de l’assurance-maladie, à l’exception des cas de reconstruction à la suite d’une chirurgie pour le cancer. Pratiquée dans des cabinets privés, l’opération peut coûter entre 5000 $ et 7000 $.

La pratique de la chirurgie esthétique et des augmentations mammaires est actuellement peu réglementée, comme on peut facilement le constater en visitant certains sites Internet sur lesquels des chirurgiens plasticiens vendent leur opération comme s’il s’agissait d’une banale marchandise. Heureusement, le Collège des médecins se penche actuellement sur le sujet et s’apprête à demander plus de rigueur aux chirurgiens plasticiens.

Chaque année au Canada, il se pratique 38 000 interventions d'augmentation mammaire.

Source : International of Aesthetic Plastic Surgery (ISAPS)

Lectures suggérées

Monique Brillon, Les éditions de l'Homme :

Le labyrinthe de la féminité, 2008
La pensée qui soigne, 2006
Les émotions au coeur de la santé, 2009