Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Le jeu pathologique : une dépendance extrême

Émission du 21 octobre 2010

Le jeu pathologique peut avoir des conséquences dramatiques. Et comme il est plus que jamais facile d’avoir accès à des jeux de hasard, ce problème social suscite beaucoup d’inquiétudes.

Ce qu’on sait actuellement, c’est que le jeu fait de plus en plus d’adeptes au Québec. Huit adultes sur dix disent s’adonner à des jeux de hasard, certains occasionnellement et d’autres d’une façon plus excessive. Et 2 % de ces joueurs vont sombrer dans une véritable descente aux enfers.

L’appât du gain

L’histoire de Denise illustre bien le drame terrible que peuvent traverser les joueurs pathologiques. «Quand je suis rentrée au casino la première fois, j’allais là en toute innocence, se souvient-elle. Avant ça, je ne savais pas que j’étais une joueuse compulsive.»

Le hasard ayant voulu que lors de ce premier contact avec cette forme de jeu, elle ait fait un gain considérable, Denise a rapidement pris goût au plaisir de jouer : «Quand tu gagnes, c’est tellement orgasmique! Tu deviens un joueur compulsif. Tu joues pour l’effet. Tu deviens tellement obsédé par le gain : tu veux toujours gagner plus, plus, plus…»

Malheureusement pour Denise, le jeu est devenu pour elle une véritable obsession, puis une prison dans laquelle elle demeurera captive pour plusieurs années : «J’ai complètement perdu la maîtrise de moi-même. Je n’étais plus capable de mettre fin à ça.»

Est-ce à dire que toutes les personnes qui tentent leur chance aux jeux de hasard risquent de sombrer dans le jeu compulsif? «Tous les gens ne sont pas des joueurs pathologiques, explique le Dr Jean-Pierre Chiasson, médecin en traitement de la dépendance à la Clinique Nouveau Départ. Mais il y a des catégories de personnes qui sont plus fragiles.» Selon ce spécialiste, même si certains réussissent à s’adonner au jeu de manière simplement récréative, une catégorie de gens – dont plusieurs jeunes – vont développer une dépendance et mouleront leur mode de vie en fonction du jeu pathologique.

«Le jeu pathologique, poursuit-il, c’est toujours cet espoir effréné – mais en même temps avec une illusion totale – de pouvoir gagner, de pouvoir se refaire, de contrer un ennui, une solitude, un malaise, un mal de vivre, par une illusion de toute-puissance et de pouvoir.»

Une machine infernale

Comme Denise, Did Tafari Bélizaire a lui aussi connu les affres du jeu pathologique. Ses premiers contacts avec les jeux de hasard remontent à l’époque où il a commencé à travailler dans les bars, dans la ville de Québec, alors qu’il n’avait que 17 ans. Souvent, dans les moments plus creux, il passait le temps en jouant un peu avec les machines à poker. À coups de 25 cents, il pouvait dépenser entre 10 et 20 $.

«C’était avant les nouvelles machines de Loto-Québec, se souvient-il. Mais j’ai joué pendant 20 ans de temps, et les montants ont monté aussi avec le temps...»

Magali Dufour, professeure au Service de toxicomanie de l’Université de Sherbrooke, connaît bien la dure réalité des joueurs pathologiques. Selon elle, ces personnes sont victimes d’un très dur jugement social. «Les gens voient les problèmes de jeu comme un problème facile à arrêter, explique-t-elle. On a aussi une perception très moralisatrice du jeu.» Selon elle, ce jugement fragiliserait davantage les joueurs pathologiques en aggravant leur honte et leurs difficultés à demander de l’aide.

Elle souligne que des joueurs en crise lui ont déjà confié qu’ils préféreraient avoir un problème de consommation plutôt que de jeu pathologique, car ce serait beaucoup moins honteux. «Quand on est pris avec un comportement de dépendance et qu’on a espoir que si on gagne, tout va redevenir comme avant, ce n’est pas du tout facile de s’arrêter et c’est extrêmement souffrant.»

Un problème qui ne vient jamais seul

Et quel serait le portrait type du joueur pathologique? «Les joueurs pathologiques à l’état pur, à mon avis, cela n’existe pas», soutient Jean-Pierre Chiasson. Selon ce médecin, le jeu pathologique se combine toujours à des troubles comorbides, comme la dépendance à l’alcool ou aux drogues, des antécédents ou des pathologies psychiatriques co-existantes, telles que la dépression, le trouble bipolaire, le trouble obsessif compulsif ou des troubles de personnalité.

Pour Did Tafari Bélizaire, des problèmes de toxicomanie étaient effectivement très liés à sa condition de joueur pathologique. Il se souvient notamment qu’il pouvait passer de nombreuses heures devant les machines à poker, sous l’effet de l’alcool et de la cocaïne, à engloutir d’importantes sommes d’argent, à coup de 20 dollars. «Tu deviens complètement obnubilé par la machine, raconte-t-il. Il n’y a rien d’autre.»

Perdre le contact avec la réalité

Magali Dufour confirme que les appareils de loterie vidéo ou les machines à sous représentent un problème réel pour plusieurs joueurs pathologiques : «Ce sont des appareils extrêmement disponibles et très stimulants. Lorsque vous jouez avec ces appareils-là, vous oubliez où vous en êtes, vous oubliez parfois même vos problèmes – ce qui est quand même très agréable –, et vous perdez la notion du temps et de l’argent.» Selon elle, ces appareils représentent actuellement la forme de jeu la plus dangereuse pour les joueurs pathologiques.

Pour Denise, cette perte de contact avec la réalité a eu des conséquences dramatiques : «Je jouais tout, tout, tout. Mes REER y ont passé. L’héritage de mon père a passé dans le jeu. Je jouais mes salaires. J’étais toujours, toujours cassée. Je me négligeais moi-même et j’hésitais même à dépenser mon argent de jeu pour les dépenses normales. Je voyais bien qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.»

Le Dr Chiasson confirme que certains joueurs pathologiques deviennent complètement dépossédés de leur vie quotidienne : «La personne qui se met à jouer et devient dépendante va éprouver une telle intensité qu’elle va oublier sa famille, son travail. Il y a même des gens qui oublient leurs besoins primaires et oublient d’aller aux toilettes quand ils jouent au casino. Ça a été vu. Il y a des gens qui passent six heures devant une machine à vidéo poker. Il y a des gens qui oublient la réalité. On a ça avec le jeu et on a ça avec les autres toxicomanies.»

Pour lui, le jeu pathologique doit être considéré comme une toxicomanie à part entière. Dans le DSM-IV, le livre de l’American Scientific Association qui compile tous les troubles mentaux, le jeu pathologique est classé dans le chapitre du trouble de contrôle des impulsions. «Ce sont des gens dont le tonus de plaisir est altéré, explique-t-il. Ils sont en manque de sensations fortes, en manque de plaisir, en manque d’intensité, en manque de vivre.»

Une immense détresse psychologique

«J’ai vu des gens frapper sur leur machine, des hommes uriner sur leurs machines, parce qu’elles ne payaient pas, raconte Denise. Je ne suis pas capable de me souvenir des beaux moments que j’ai pu passer là.»

«J’ai emprunté 1000 $ à des prêteurs sur gages, se souvient Did Tafari Bélizaire, ça m’a mené jusque-là. Avec des intérêts de 50 $ par jour! Fais le calcul, c’est 1400 $ par mois! Évidemment, tu ne peux pas gérer ça. Ils te laissent prendre un peu le large, pour que les intérêts montent et un moment donné, ils te mettent de la chaleur.»

Après avoir tout perdu, même sa maison, Denise s’est retrouvée dans la rue : «J’étais rendue au bord. Je ne voulais plus vivre. Je me couchais le soir et je me disais “Bon Dieu, viens me chercher.”« Et quand elle a finalement commencé une thérapie, Denise se souvient qu’elle a demandé au thérapeute de lui dire tout ce qu’elle devait faire pour arrêter de souffrir. Et pour elle, il était clair que si elle n’y parvenait pas, elle mettrait fin à ses jours.

«Le taux de suicide et les idées suicidaires sont très élevés chez les joueurs, pour différents facteurs, mais particulièrement au niveau de la détresse psychologique», explique Magali Dufour. Selon elle, les joueurs sont très conscients que leurs actes ont un impact à la fois sur leurs proches et sur leurs enfants et que c’est souvent les avoirs de toute la famille qu’ils ont dilapidés, compromettant ainsi le futur à long terme de tous leurs proches.

Le 19 septembre 2003, craquant sous la pression des prêteurs sur gages à qui il devait rembourser ses dettes, Did Tafari Bélizaire a volé 500 $ dans la caisse de l’hôtel où il travaillait. Pensant naïvement jouer cet argent au casino et gagner une somme suffisante pour rembourser ses dettes et la somme volée, il s’est retrouvé quelques heures plus tard devant un néant encore plus considérable. Dès lors, il ne voyait qu’une seule porte de sortie : mourir. Marchant directement du casino au pont Jacques-Cartier, il se jette à l’eau et survit miraculeusement à la chute. Mais en quelques secondes, sa vie a basculé, car il ne retrouvera plus jamais l’usage de ses jambes.

Une thérapie complète

Quand on n’a aucun problème de dépendance, il est difficile de comprendre ce qui pousse les joueurs compulsifs à s’enliser et à tout perdre. Mais plusieurs ignorent que le jeu pathologique est aujourd’hui considéré comme un problème plus destructeur que l’alcool et la drogue.

Ceux qui se rendent en thérapie sont habituellement au bout de leurs ressources et ils ont souvent tout perdu : argent, emploi, famille… Et presque tous ont des idées suicidaires.

Entrer en thérapie

Dans son cas personnel, Did Tafari Bélizaire n’a pas eu besoin de thérapie pour mettre fin à son problème de jeu. Sa tentative de suicide l’ayant laissé paraplégique, il n’a pu faire autrement que de prendre conscience de l’ampleur de son problème et a immédiatement cessé de s’adonner au jeu. «Je n’ai surtout plus jamais eu le goût de rejouer, souligne-t-il. Aujourd’hui, je suis paraplégique, mais beaucoup plus heureux que lorsque j’étais bipède avec mon problème de jeu.»

Mais pour plusieurs joueurs pathologiques, la thérapie demeure la seule issue possible.
Denise, dans son cas, avait réussi à arrêter par elle-même une première fois, pour une période de 7 mois. Malheureusement, les bonnes intentions n’ont pas été suffisantes et sa dramatique rechute l’a replongée dans l’enfer du jeu pour une période de huit ans.

«Les gens qui demandent de l’aide ne le font jamais par vertu et par nécessité, explique le Dr Jean-Pierre Chiasson. Ils viennent ici parce qu’ils ont des problèmes familiaux, personnels, interpersonnels, financiers, relationnels, professionnels, et surtout, psychologiques et psychiatriques.»

Selon ce spécialiste du jeu pathologique, il est primordial d’entamer avec les patients une approche cognitivo-comportementale, afin d’éveiller les individus à leurs fausses croyances et à leurs perceptions erronées. : «On ne gagne jamais vis-à-vis une machine, parce que les machines ne sont pas faites pour ça. Elles sont faites pour donner un minimum d’espoir, mais le reste est fait pour le propriétaire.»

Faire le deuil

Pour les joueurs pathologiques qui entrent en thérapie, explique Magali Dufour, il est primordial de faire le deuil de toutes les illusions, ce qui est souvent une étape extrêmement pénible. «Lorsque vous entrez en traitement et que vous avez perdu 100 000 $ ou 200 000 $, le jeu n’est pas nécessairement perçu comme étant le problème, mais bien comme étant une solution. C’est-à-dire que si vous avez perdu 200 000 $, comment allez-vous faire pour retrouver ces 200 000 $? Il n’y a pas d’autres façons que travailler, et travailler extrêmement longtemps.» Mais pour les joueurs pathologiques, poursuit-elle, l’illusion de refaire sa vie en retrouvant ces 200 000 $ en jouant demeure pour une longue période de temps.

«Quand ils sont en traitement, explique-t-elle, ils vont devoir faire le deuil de toutes ces pertes-là, et ça veut dire pour eux d’abandonner la solution magique qui est de retourner jouer pour se refaire.»

Vivre en rémission

«Le jeu compulsif, c’est une maladie, c’est un cancer, soutient Denise, et j’ai ça jusqu’à la fin de mes jours. C’est 24 heures à la fois, et je dis : “Mon Dieu, protège-moi!”»

Le Dr Chiasson confirme que les joueurs pathologiques ne peuvent pas envisager une véritable guérison, mais doivent plutôt se résigner à prendre la voie de la rémission. Comme pour toutes les autres toxicomanies, même si la rémission est longue, l’individu demeurera toujours vulnérable tout au long de son existence, comme n’importe quelle maladie chronique, telle que le cancer ou le diabète.

Depuis qu’elle a mis fin au jeu, Denise vit au jour le jour : «Aujourd’hui, ça fait quatre ans et huit mois que j’ai arrêté de souffrir. Et tout ce que je demande à Dieu, c’est qu’à mon dernier souffle, d’être encore abstinente, loin de cet enfer qu’est le jeu compulsif.»

Les joueurs pathologiques dépensent en moyenne 15 000 $ par année dans le jeu.

Source : Association des centres de réadaptation en dépendance du Québec (ACRDQ)

Un joueur pathologique sur cinq va éventuellement commettre une tentative de suicide, un taux plus élevé que pour toutes les autres formes de dépendance.

Ressources

La Maison Jean Lapointe et le Centre Dollard-Cormier à Montréal comptent parmi les institutions qui offrent des thérapies reconnues et qui s’adressent spécifiquement aux joueurs : http://www.maisonjeanlapointe.com/

SOS-JEUX (Province de Québec et Jeu : Aide et références (Montréal et les environs). Pour connaître les ressources offertes dans chacune des régions du Québec, téléphonez au 1 866 SOS-JEUX : http://lotoquebec.com/corporatif/nav/jeu-responsable/besoin-aide/aide

Une version PDF des ressources de traitement offertes au Québec est disponible pour téléchargement :
http://www.acrdq.qc.ca/listemembre.php

L'association Gamblers Anonymes est implantée au Québec. Ce groupe d'entraide s'inspire des 12 étapes des Alcooliques Anonymes : http://gaquebec.org/
(514) 484-6666

L'association GamAnon est un groupe d'entraide du même type que les GA, offrant de l'aide et du soutien aux familles et aux proches du joueur. GA & GamAnon : http://www.etape.qc.ca/anonymes/Gam-Anon.htm
(514) 484-6666