Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les grands brûlés : un réveil brutal

Émission du 28 octobre 2010

Chaque année au Québec, on traite près de 300 patients dans les centres spécialisés pour les grands brûlés.

Les traitements aujourd’hui sont très sophistiqués et on arrive même à sauver des gens brûlés sur 90 % de leur corps. Mais il faut comprendre que tout cela se fait au prix de grandes souffrances.

Frédéric, Véronique et Janic ont vécu cette souffrance et ils ont accepté de nous la partager avec une générosité et une humilité bouleversantes.

Brûlée au 3e degré lors d’un incendie criminel à son domicile, Véronique Lanteigne a eu un véritable choc lorsqu’elle s’est vue pour la première fois dans un miroir : «La première fois que je me suis vue, j’étais encore aux soins intensifs à l’Hôtel-Dieu. Je n’avais pas l’impression que mon visage avait été affecté. Mes parents qui venaient me voir, et mon copain de ce temps-là, personne ne me disait rien, naturellement.» C’est lors de sa rencontre avec une psychologue que Véronique a finalement eu l’occasion de se regarder. «C’était une catastrophe», se souvient-elle.

Janic Rousseau a elle aussi vécu l’horreur d’un incendie à domicile. Coincée dans les flammes, elle a été brûlée sur 39 % de son corps, de la ceinture en montant vers le haut. Le dos, la poitrine, le cou et le visage ont été gravement brûlés, tandis que ses oreilles ont fondu. Au passage, elle a perdu 30 % de sa chevelure.

Frédéric Poudrette, de son côté, a été gravement brûlé lors d’un accident de karting. Il se souvient très bien du son qui a retenti lorsque le bouchon du réservoir à essence est tombé. Dans les secondes qui ont suivi, le feu l’a rapidement rattrapé et tout son corps s’est enflammé. Protégé au visage par son casque de protection, il a tout de même subi de très graves blessures au dos et à l’arrière des jambes. Au total, 50 % de son corps est couvert de blessures au 3e degré.

Des histoires d’horreur comme celles-là, le Dr Léo Lasalle en entend tous les jours à l’Hôpital de réadaptation Villa Medica : «Le patient qui se présente à l’urgence, s’il a été, par exemple, victime d’un incendie à la maison, il ressemble à ce qu’on voit des fois à la télévision, c’est-à-dire qu’il va arriver couvert de suie. Il peut être momifié, c’est-à-dire que les tissus ont déjà commencé à prendre une coloration noirâtre et la peau se défait, s’effiloche, et il doit d’abord avoir un premier nettoyage de ces plaies-là.»

Dans une première étape, nous explique ce spécialiste, les grands brûlés nécessitent des soins intensifs, excessivement spécialisés et d’une très grande urgence puisque les brûlures graves représentent l’un des stress les plus importants qu’un organisme puisse subir. «Et on doit soutenir la vie à tous points de vue, poursuit-il, au point de vue circulatoire, au point de vue vasculaire, au point de vue pulmonaire, puisqu’il y a en plusieurs qui lors des feux aspirent de la fumée chaude et donc se brûlent les poumons. Donc, pendant les premières journées, ce sont des journées de soins intensifs qu’on doit donner à ces gens-là pour faire de la réanimation de base.»

Les brûlures

«Mes proches étaient terrifiés à l’idée que je puisse me voir dans un miroir, raconte Janic. J’ai une amie qui ne voulait pas que je me réveille du coma. Elle avait peur de ma réaction.» Du réveil au transfert au centre de réadaptation, Jacinthe se souvient de cette période comme une période très difficile, notamment en raison des immenses souffrances corporelles : «On dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu, moi je dis qu’il n’y a pas de feu sans enfer. C’est vraiment pénible.»

Les brûlures sont classées en trois catégories, parfois quatre, nous explique le Dr Léo Lasalle. Au premier degré, la brûlure ressemble à celle d’un coup de soleil, tandis qu’au second degré, la brûlure touche une couche plus profonde que l’épiderme – le derme qui peut être atteint de façon plus ou moins importante. Au troisième degré, le derme en entier est brûlé et la peau devient blanche ou complètement noircie. Il n’y a plus de circulation et les terminaisons nerveuses sont complètement détruites, ce qui élimine presque toute la douleur dans les régions atteintes. Dans les cas de brûlures au troisième degré, des greffes cutanées sont nécessaires. Dans les cas les plus extrêmes, les tissus musculaires et osseux sont atteints, et on parle alors de brûlures au quatrième degré qui peuvent, dans certains cas, mener jusqu’à l’amputation.

Gravement brûlée sur 54 % du corps, Véronique a perdu ses doigts, brûlés au 4e degré, et reçu des greffes dans les régions brûlées au 3e degré, le visage et le dos.

La douleur

«La douleur chez les grands brûlés, c’est quelque chose de réel, mais c’est mieux contrôlé que c’était», explique le Dr Léo Lasalle, tout en soulignant que certains moments sont particulièrement douloureux, notamment lors des changements de pansements. D’ailleurs, la souffrance est souvent telle que les infirmières administrent au patient un médicament intraveineux afin de lui permettre de dormir pendant le changement de pansement.

Frédéric se souvient que les douleurs les plus importantes ont été celles subies par la collecte de derme dans les régions moins atteintes, pour les greffer dans les régions les plus atteintes. Il se souvient aussi que la période de réveil et de greffe est une période extrêmement éprouvante au niveau psychologique, puisque les patients ne contrôlent absolument rien et ne sont qu’en attente du processus de guérison et du début de la phase de réadaptation

Une réadaptation très longue

Les grands brûlés doivent s’armer de courage. Le processus de réadaptation est très long, tant sur le plan physique que psychologique. Parmi les choses difficiles à supporter, une est particulièrement lourde à porter : le regard que les gens portent sur eux. C’est, entre autres, ce qui rend l’acceptation si difficile.

Le parcours du combattant

En réadaptation à l’hôpital Villa Medica depuis plusieurs semaines, Véronique trouve le temps particulièrement long et pénible.

Psychologue à Villa Medica, Yves Guilbeault nous explique que les grands brûlés doivent traverser plusieurs phases de la réadaptation que le personnel appelle «le parcours du combattant». «Au départ, c’est comme s’ils avaient perdu le combat, mais ensuite, ils réalisent que le processus va surtout être très long, explique-t-il. Il y a des barbelés, il y a des difficultés, des côtes à monter, les côtes sont longues, il y a d’autres chirurgies qui vont venir. Et ils doivent combattre à plusieurs niveaux, car il va y avoir de la douleur, il y aura la peur de la chirurgie, et ils vont devoir accepter de composer avec une nouvelle image de soi.»

«La réadaptation est un processus tout à fait particulier dans le continuum de soins des grands brûlés, poursuit le Dr Léo Lasalle. C’est-à-dire que les gens ont vécu un événement majeur, ils ont été dans une unité de soins intensifs, avec tout ce qu’on peut imaginer comme machinerie dans une unité de soins intensifs. Et là, ils en sortent, souvent en pensant que le pire est fait et ils sont terriblement désillusionnés quand ils viennent pour leurs premiers traitements et qu’ils voient d’autres grands brûlés qui sont en traitement depuis six mois, un an, certains même depuis deux ans.»

Trois ans après son accident, Frédéric trouve encore le processus extrêmement difficile : «Quand on parle de processus de réadaptation, évidemment on ne parle pas juste d’étirements et de renforcement de la masse musculaire, ce n’est pas juste ça, insiste-t-il. C’est aussi d’apprendre, parce qu’il faut apprendre à vivre avec les cicatrices et avec les séquelles des greffes de peau. C’est tout ce cheminement-là qui est très long.»

«Les greffes ont tendance à rapetisser, explique Véronique. Pendant les six premiers mois, tu as toujours l’impression d’être pris dans un corps trop petit pour toi. C’est comme le lendemain d’un gros coup de soleil extrême, mais en permanence.»

Omniprésente, la douleur fait partie du quotidien des grands brûlés en réadaptation, nous explique Frédéric : «Chaque fois qu’on a des traitements en physio ou en ergothérapie, c’est toujours une douleur présente. Quand on commence à marcher au début, on a toujours une douleur.» Le jeune homme se souvient notamment qu’au cours des premiers mois durant lesquels il a recommencé à marcher, il était tout simplement incapable de déplier ses jambes complètement.

S’adapter à une nouvelle réalité

Est-il possible de revenir à une vie normale, après un tel drame? Pour Yves Guilbeault, l’enjeu est d’apprendre à s’adapter à cette nouvelle réalité, mais tous n’y parviennent pas également : « Le fait d’avoir subi des brûlures si intenses et si importantes, ça laisse des traces indélébiles. Beaucoup de gens vont surmonter ça tout de même assez bien, mais certains d’entre eux vont être tellement atteints qu’ils ne pourront pas bien s’adapter. »

Pour traverser cette épreuve difficile, poursuit-il, il est essentiel que les grands brûlés s’en remettent à leurs valeurs essentielles qui les habitaient avant leur accident, sans quoi ils risquent de demeurer coincés à jamais dans leur image de grands brûlés.

L’angoisse de ne pas savoir quel sera le résultat des greffes peut aussi générer beaucoup d’angoisse, soutient Frédéric, puisqu’il faut attendre une période de deux ans avant de voir comment la peau réussira à bien cicatriser.

Le regard des autres

Métamorphosés par les brûlures, notamment celles au visage, les grands brûlés doivent apprendre à composer avec leur image corporelle, ce qui n’est pas chose facile. Chaque matin, Véronique Lanteigne revoit son corps et ses blessures, et elle peine encore à s’habituer à cette nouvelle réalité.

Janic, de son côté, trouve que les blessures les plus difficiles à supporter sont celles qui ont marqué le visage, puisqu’il n’est pas possible de les dérober au regard des autres.

Yves Guilbeault confirme que cette adaptation est particulièrement difficile pour les grands brûlés, qui lui rapportent régulièrement que le regard d’autrui leur pèse énormément et qu’ils sentent que les gens les trouvent monstrueux.

«On le sent le regard des autres, confirme Frédéric. Mais on apprend à vivre avec ça et je pense que le mot-clé, c’est de s’adapter.»

«On m’a fait comprendre que les gens sont mal à l’aise lorsqu’ils sont en contact avec un grand brûlé ou toute autre personne qui a un déficit physique apparent, poursuit Janic. Et comme ils sont mal à l’aise, ils ont le choix de fuir ou de regarder la personne ou de lui poser des questions pour en savoir davantage.»

Une nouvelle vie

Au cours de sa période de réadaptation, Janic a pu compter sur la force d’un solide réseau personnel, puisque ses amis et ses proches l’ont accompagnée à chaque étape de sa guérison. Aujourd’hui, elle dit vivre sa vie d’une tout autre manière et s’efforcer de vivre chaque instant au moment présent.

«Chaque personne m’apportait quelque chose de différent, raconte-t-elle. Chaque personne venait mettre un baume sur une blessure ou venait m’encourager à sa façon pour que j’avance. Et ça, c’est vraiment une journée à la fois.»

«J’ai réalisé rapidement qu’il n’y avait rien à faire outre de regarder en avant, conclut Frédéric. On peut se servir du passé pour comprendre les choses, mais on ne peut pas changer le passé. À partir du moment où tu es couché dans un lit et en attente de chirurgie, tu peux te culpabiliser, penser à tout ce que tu veux, en vouloir au monde entier, mais n’empêche qu’à partir d’aujourd’hui, tu t’appelles un grand brûlé et ça va rester là. Et tu dois vivre avec.»

Au Québec, une personne par jour est victime de brûlures graves.

Source : Entraide Grands Brûlés.

Ressources

Quand la période de réadaptation est terminée, il est fréquent que les grands brûlés aient encore besoin de support. Certaines ressources existent :

Entraide Grands Brûlés
Association qui vient en aide aux grands brûlés dans leur processus de guérison physique et psychologique
Pour l’ouest du Québec seulement
(514) 527-7555
http://www.entraidegrandsbrules.org/

Association des Grands Brûlés
Association qui vient en aide aux grands brûlés dans leur processus de guérison physique et psychologique
Pour l’est du Québec
(418) 527-7004
http://www.assdesgrandsbrulesflam.ca/

Fondation des pompiers du Québec pour les grands brûlés
Organisme voué à la sensibilisation et à la collecte de fonds pour la cause des grands brûlés
Bureau de Montréal : (514) 523-5325 ou 1 888 523-5325
Bureau de Québec : (418) 682-7709 ou 1 877 682-7709
http://www.fondationdespompiers.ca/