Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Agressions sexuelles : les garçons aussi

Émission du 11 novembre 2010

Les nombreux scandales qui ont éclaté ces dernières années relativement aux abus sexuels commis dans les institutions religieuses ont amené plusieurs hommes à briser le silence. On commence à peine à parler d’abus à l’endroit des garçons, mais il était temps.

Les hommes n’arrivent pas à se confier, parce qu’un homme, ça sait se faire respecter, ça ne peut pas être une victime, et ça règle aussi ses problèmes tout seul. Tous ces préjugés font qu’à peine 10 % des agressions sexuelles commises à l’endroit des garçons sont révélées à la police. Un silence lourd de conséquences.

Un sujet tabou

Sébastien Salvas n’avait que 5 ans lorsqu’un homme de son entourage a commencé à abuser de lui sexuellement. De fil en aiguille, les premiers attouchements se sont transformés en actes encore plus graves et ces agressions se sont étalées sur de nombreuses années, dans le silence le plus total. Ce n’est que de nombreuses années plus tard, lorsqu’il sera sur le point de faire une tentative de suicide, qu’il osera pour la première fois parler de ce lourd secret.

«À 5 ans, se souvient Sébastien, j’ai commencé à avoir honte parce que je n’étais pas capable de dire à mes parents ce qui se passait, et j’avais peur de leur réaction. J’avais peur d’être faible. J’avais peur d’être pointé du doigt.» Aussi effrayé à l’idée qu’on l’accuse d’être coupable de cette situation, le jeune Sébastien a choisi de se terrer dans le silence et dans la honte, plutôt que de dénoncer les actes dont il était victime.

Professeur-chercheur à l’École de travail social de l’Université Laval, Michel Dorais confirme que les abus sexuels à l’endroit des garçons sont encore aujourd’hui un sujet extrêmement tabou. «C’est un des plus grands tabous, parce que ce n’est pas supposé arriver aux garçons, explique-t-il. Ça se vit beaucoup dans le silence. Qui dit silence dit honte, parce que les garçons et les hommes se disent que si on n’en parle pas, c’est parce qu’on ne doit pas en parler, parce que c’est honteux.» Selon lui, ce tabou peut s’expliquer par la culpabilité de la société face à ces jeunes garçons qu’elle n’a pas su écouter et protéger comme elle aurait dû le faire.

Jacques Benoit a lui aussi vécu l’enfer des agressions sexuelles. Envoyé en institution à l’âge de 11 ans, il a été agressé par le chef éducateur de son unité. : «J’étais un enfant qui avait des blessures terribles d’abandon : la victime parfaite. Le petit gars qui a besoin d’un père, qui est en manque de père, qui est en manque d’amour.» Malgré son jeune âge, Jacques a pris le risque de raconter son agression à un autre éducateur, mais celui-ci ne lui a répondu que par un indifférent : «Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?»

«Je l’ai encore de travers dans la gorge, ce “Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?”», confie Jacques.

«Pendant très longtemps, et encore aujourd’hui, on a traité ces enfants-là de menteurs, explique Michel Dorais. Ces hommes-là sont dans la honte, dans le silence, dans le déni bien souvent, c’est précisément parce qu’ils n’ont pas trouvé autour d’eux des pairs, d’autres personnes, d’un sexe ou de l’autre, qui pouvaient les comprendre, les accueillir, et leur apprendre en quelque sorte à reprendre confiance non seulement en eux-mêmes, mais en la nature humaine. Parce que c’est souvent ça qui a été brisé chez ces jeunes hommes-là. C’est la confiance non seulement en eux-mêmes, mais aux autres humains, car la majorité des agressions sont commises par des personnes que connaît déjà l’enfant.» Et là où la confiance se rompt précisément, poursuit-il, c’est quand l’enfant réalise que si une personne qui lui est chère et qui est censée l’aimer pose un tel geste envers lui, que feront les autres ?

Un jour, se souvient Sébastien, un psychologue-sexologue est venu faire une présentation dans sa classe, pour sensibiliser les jeunes aux agressions sexuelles. Plus tard, Sébastien a demandé à le rencontrer dans son bureau pour lui demander de lui parler davantage des abus sexuels et de lui expliquer comment ça commence habituellement : «Il m’a expliqué un peu comment, mais ça n’a jamais été plus loin, raconte-t-il. Il m’a demandé s’il m’est arrivé quelque chose, et je lui ai dit non. Ça a arrêté là.» Avec le recul, aujourd’hui, Sébastien déplore que ce spécialiste n’ait pas su déceler le drame silencieux dans lequel il était emprisonné.

Pourquoi les jeunes garçons gardent-ils aussi longtemps le silence sur ce qu’ils ont vécu? Pour Michel Dorais, c’est un ensemble de tabous qui peut expliquer pourquoi les jeunes garçons n’osent pas parler. Souvent manipulés par leurs agresseurs, qui leur font croire qu’il s’agit davantage d’une initiation et d’une exploration, les jeunes garçons se sentent coupables de ces agissements et craignent le jugement des autres qui pourraient les percevoir comme consentants à une relation sexuelle avec un homme.

Un mur de silence

S’il est difficile pour les jeunes victimes de parler et dénoncer leur agresseur, encore faut-il qu’ils réussissent à se faire entendre, comme en témoigne l’histoire de Jacques : «J’ai essayé de le dire à plusieurs reprises, à plusieurs personnes, sous différentes façons, et je pense qu’un moment donné, je me suis tu. J’avais des crises de panique épouvantables où j’avais l’impression que j’étais pour mourir.»

Sébastien Salvas a lui aussi tenté de chercher de l’aide, mais sans succès : «J’ai dit OK, on va mettre ça de côté, on va mettre ça dans une petite boîte qu’on serre loin loin dans notre mémoire.» Cloîtré dans son silence, Sébastien a toutefois rapidement vécu des séquelles de ces agressions : «À partir de ma première année, et en montant, ça a été très difficile, se souvient-il. J’avais beaucoup de misère à me concentrer à l’école, parce que mes pensées étaient sexuelles. Que je le veuille ou non, je pensais à cet homme-là, à ce qu’il me faisait.» Ralenti dans son cheminement scolaire, Sébastien abandonne l’école dès l’âge de 13 ans.

Sur le marché du travail, Sébastien traîne les mêmes blessures : «Ça a été un peu le même principe que l’école raconte-t-il. J’avais de la misère à me concentrer et à me lever le matin pour aller travailler. Aucune motivation. J’avais de la misère à dire ce que je ressentais. Et quand venait le temps de parler, ça sortait tout croche. Je venais avec la boule d’émotion. J’avais de la misère à souffler, de la misère à respirer, de la misère à parler aussi.»

«J’ai essayé d’oublier, j’ai essayé de passer par-dessus. Mon Dieu, il n’y a pas grand-chose que je n’ai pas fait dans ma vie pour essayer d’oublier ça.»

Être ou ne pas être

Il n’y a aucun doute quant à la gravité des séquelles d’une agression sexuelle, qu’elle soit commise à l’endroit d’une fille ou encore d’un garçon.

Une étude de l’Université de Montréal révèle que les personnes qui dévoilent rapidement l’abus dont elles ont été victimes ressentent ensuite beaucoup moins de détresse psychologique que celles qui gardent le silence.

Et plus le silence est long, plus l’équilibre est difficile à retrouver…

Une confusion identitaire

«Je pense qu’il y a sans doute des séquelles communes aux garçons et aux filles, analyse Michel Dorais, mais il y a des séquelles spécifiques aux garçons. Parce que dans la construction de l’identité masculine, les gars ne sont jamais perçus et ne se perçoivent pas comme pouvant être victimes. Ils se disent donc “Si ça m’est arrivé à moi, je ne suis pas un vrai homme.”»

«Ça amène une confusion identitaire épouvantable d’être agressé par un homme, témoigne Jacques. Quand pendant des années de temps tu es obligé de te chercher, à savoir “Coudonc moi, est-ce que je suis hétérosexuel, ou homosexuel à cause de ce que j’ai vécu ? ”»

Le stéréotype de l’agressé agresseur

En plus de toute cette confusion identitaire, les hommes qui ont été victimes d’abus sexuels pendant leur enfance ou leur adolescence ont un autre boulet à traîner : le stéréotype selon lequel ceux qui ont été agressés deviendront plus tard des abuseurs sexuels. Un préjugé infondé, soutient Michel Dorais : «C’est terrible cette affaire-là, parce que ça empêche les gars de parler. Alors que toutes les recherches montrent bien que ce n’est pas le cas.»

Ces préjugés sont si forts ou si intériorisés par les victimes, poursuit-il, que certains hommes cachent leur histoire à leur conjointe, de peur qu’elles ne les laissent pas donner le bain à leur enfant ou qu’elles deviennent trop suspicieuses.

Sébastien, de son côté, est encore aujourd’hui habité par la crainte du regard des autres, tout particulièrement quand sa fille lui manifeste trop d’amour et d’affection: «J’ai énormément de misère à donner l’amour que j’aimerais donner réellement à ma fille.»

Aller chercher de l’aide

Après des années de mal-être, d’échecs et d’insatisfaction, Sébastien Salvas a finalement décidé d’aller chercher de l’aide en s’inscrivant à des rencontres avec le travailleur social
Gaétan Saint-Arnaud. «Il m’a sauvé la vie, parce qu’il m’a fait réaliser que je n’étais pas responsable, que je n’étais pas coupable.»

Pour Gaétan Saint-Arnaud, il est très important que les hommes victimes d’abus sexuels pendant l’enfance réalisent qu’ils n’ont aucune responsabilité dans ces actes. Tant que cette croyance persistera dans leur pensée, soutient-il, ils demeureront des victimes sous l’emprise de leur bourreau qui conserve le pouvoir de les maintenir dans la honte et la culpabilité. «La première étape, explique-t-il, c’est d’être capable de reconnaître que l’entière responsabilité des gestes sexuels posés appartient à l’agresseur.»

«Ma résilience vient du fait que j’ai osé un jour parler, confie Jacques, que j’ai osé aller en thérapie pour aller chercher de l’aide. Ma résilience, c’est d’avoir voulu vivre comme tous les autres êtres humains, d’avoir le droit d’avoir un avenir. Aujourd’hui, ça va mieux, mais c’est encore fragile et il y a encore un petit enfant terrorisé en dedans de moi qui me rappelle ce que j’ai vécu.»

«Moi, je dis aux gars, poursuit Gaétan Saint-Arnaud, dans la reconstruction identitaire, on a une étape de plus que les autres à faire. Il faut commencer par défaire les fausses perceptions qu’on a eues de nous-mêmes, les fausses perceptions qu’on a eues des agressions sexuelles, les fausses perceptions qu’on a eues des relations avec les autres, pour pouvoir être capables de retrouver sa dignité.»

Retrouver sa dignité

«Dans notre société, on n’accorde pas aux hommes le droit d’être des victimes, conclut Michel Dorais, eussent-ils cinq ans d’âge.»

Heureusement, des groupes d’entraide émergent et des thérapeutes commencent à se spécialiser sur le sujet, mais il s’agit d’un phénomène encore très embryonnaire par rapport à l’ampleur de cette réalité, soutient Michel Dorais.

Sur le chemin de la guérison, Gaétan Saint-Arnaud considère qu’il est essentiel que les hommes victimes d’abus sexuels apprennent non seulement à exprimer ce qu’ils ont vécu, mais aussi à prendre soin d’eux mieux qu’on a pris soin d’eux quand ils étaient enfants. C’est comme ça qu’ils pourront retrouver leur dignité, croit-il.

«Même si je m’en suis sorti, raconte Jacques, ça a été long avant d’arriver, et je paie encore le prix. J’ai encore des conséquences de ces agressions-là. La meilleure façon d’arrêter ça, c’est d’arrêter de se mettre la tête dans le sable. Je pense qu’on progresse un peu comme société, mais je pense qu’on doit en parler plus ouvertement.»

«J’ai repris le contrôle de ma vie, conclut Sébastien. Aujourd’hui, je suis capable d’en parler ouvertement et j’espère peut-être même changer les choses. J’espère que la vie va faire en sorte que mes 30-40 prochaines années à venir vont être belles.»

Au Québec, 15 % des victimes d'agressions sexuelles sont des garçons de moins de 18 ans.

Source : Sécurité publique du Québec, 2008.

Pour obtenir de l’aide :

L’organisme Criphase offre du soutien aux hommes victimes d’abus sexuels :

CRIPHASE
8105, de Gaspé, bureau 100
Montréal, QC H2P 2J9
514-529-5567
http://criphase.org/

CAVAC, Centre d’aide aux victimes d’actes criminels
1 866 LE CAVAC
http://www.cavac.qc.ca

Ressources auprès des centres de Santé et Services sociaux du Québec
http://www.agressionsexuelle.com
Tel-jeunes : 1 800 263 2266

Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal
514-934-4504

CPIVAS, Centre de prévention et d’intervention pour les victimes d’agressions sexuelles
Laval
450-669-9053
http://www.cpivas.com

Livres

Jacques Benoît, Je n'avais que onze ans, 132 pages, 2006, Libre expression.

M. Benoit offre gratuitement son livre sur son site web, www.jacquesbenoit.ca

Michel Dorais, Ça arrive aussi aux garçons, Typo essai, 2008, 320 pages.