Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les familles homoparentales

Émission du 13 janvier 2011

Depuis 2002 au Québec, les gais et lesbiennes ont officiellement le droit d’adopter des enfants. Le Québec est d’ailleurs l’un des endroits les plus avant-gardistes dans le monde à cet égard. En France par exemple, ou encore dans les autres provinces canadiennes, on ne permet pas l’adoption à des couples homosexuels. Ils sont pourtant nombreux à vouloir fonder une famille.

Malgré le fait qu’on note une plus grande ouverture, les familles homoparentales savent qu’elles auront à se battre pour que leurs enfants grandissent dans une communauté ouverte d’esprit et respectueuse des différences.

Fonder une famille homoparentale

Annie Caya souhaitait depuis quelques années déjà fonder une famille avec sa conjointe Renée, mais elle craignait la réticence de son entourage en raison de son homosexualité. C’était mal connaître sa famille, puisqu’un jour, son père a pris les devants. « On était à un souper de famille, raconte-t-elle, et mon père m’a vraiment surprise quand il m’a dit : “Bien là les filles, il serait temps que vous vous déniaisiez et que vous vous décidiez d’avoir des enfants!” Je savais qu’il n’avait pas de préjugés, mais que ça vienne de lui comme ça, qu’il nous dise qu’il veut un petit-enfant, il me semble que ça nous a ouvert le chemin plus facilement. »

Pour concrétiser leur projet familial, Annie et Renée ont choisi de s’adresser à une clinique de fertilité, mais avec un donneur anonyme : « On ne voulait pas qu’il y ait une tierce personne et on voulait vraiment être les deux parents de Loriane. C’est pour ça qu’on a choisi un donneur inconnu. »

Cette décision de fonder une famille homoparentale ne s’est toutefois pas faite sans réflexion, soutient Annie. « C’est certain que quand on a décidé d’avoir un enfant, moi et Renée, on s’est beaucoup questionnées sur les préjugés que cet enfant-là pourrait subir, quand il va aller à l’école ou à la garderie. On a commencé à s’informer et à lire sur les recherches scientifiques pour comprendre comment les enfants vivaient ça. »

Psychiatre au Centre universitaire de santé McGill, la Dre Karine Igartua connaît bien la réalité des familles homoparentales auxquelles elle a consacré plusieurs recherches. Pour elle, il est clair qu’au cours de la petite enfance, la majorité des enfants qui grandissent dans une famille homoparentale s’en tirent relativement bien. « À cet âge-là, vers 2, 3 ou 4 ans, les enfants vont poser des questions, mais c’est sans jugement et c’est sans malice, explique-t-elle. Quand par exemple un enfant dit “Ça ne se peut pas que tu n’aies pas de papa”, c’est parce que c’est ce qu’il a vu dans les livres. Mais quand l’éducatrice dit “Oui, dans sa famille c’est comme ça. Elle a deux mamans et elle n’a pas de papa”, l’enfant repart et ça finit là. Il n’y a pas de malice, il n’y a pas de jugement, c’est de la curiosité. »

À trois ans, Loriane a une maman et une « mamou ». Même si elle demande régulièrement pourquoi elle, elle n’a pas de papa, pas question de remplacer sa mamou par un papa ! Annie et Renée ont choisi de laisser leur fille poser toutes ses questions, de faire preuve d’ouverture avec elle et de la rassurer. À la garderie, ses petits amis ont si bien intégré ce concept familial qu’il leur arrive de troquer l’habituel jeu de papa et maman, pour jouer à la maman et à la mamou, comme chez Loriane !

Les impacts sur les enfants

Si pour le moment, tout se passe bien pour la garderie, Annie et Renée sont bien conscientes qu’il n’en sera peut-être pas toujours ainsi. « L’école, c’est autre chose, reconnaît Annie. C’est sûr qu’on appréhende un peu comment ça va se passer dans son école, si elle sera acceptée ou si elle ne le sera pas. »

Pour la Dre Igartua, cette crainte est fondée, car plus un enfant avance en âge, plus il risque d’être confronté aux préjugés et aux insultes des autres enfants. « Au début, l’enfant ne saura même pas ce que ces mots veulent dire, explique-t-elle. Il va juste savoir que c’est une insulte. Et un moment donné, l’enfant va comprendre que ce sont aussi des mots qu’on utilise pour insulter les lesbiennes, dont ses deux mères par exemple. Et là, l’enfant va commencer à comprendre qu’il y a des gens dans la société qui n’aiment pas ses parents. Vers 10, 11, 12 ans, c’est un âge qui est très difficile. »

Sensibles au jugement des autres, il est possible que les enfants des familles homoparentales traversent des difficultés psychologiques, confirme la Dre Igartua. « Un enfant prend son estime de soi en partie dans sa famille, et quand sa famille est dénigrée, c’est clair que ça perturbe son estime de lui-même. On a aussi vu dans les études que les enfants qui étaient davantage sujets au harcèlement homophobe avaient aussi plus de troubles de comportement. Troubles de comportement, troubles d’estime de soi : ça commence là et évidemment ça peut dégringoler par la suite. »

Dans les années suivantes, les difficultés peuvent se corser. « À l’adolescence, le harcèlement homophobe est relié aux idées suicidaires, poursuit la Dre Igartua. C’est quand même quelque chose de très grave et c’est un des harcèlements contre lesquels on n’est pas encore bien outillé dans les écoles. »

Pour combattre ces préjugés, Annie Caya a décidé d’offrir des conférences dans les écoles. « Je fais ça pour Loriane, explique-t-elle, pour lui ouvrir le chemin et pour que ce soit plus facile pour elle dans la vie. » Ces conférences s’inscrivent dans le cadre de la formation Regard sur les familles homoparentales, offerte aux enseignants et au personnel de soutien dans les écoles. « C’est une formation où on commence en regardant les différents mythes par rapport aux parents homosexuels, explique la Dre Igartua, et ensuite on fait des mises en situation pour outiller les professeurs à être capables de répondre à certaines situations homophobes qu’ils peuvent rencontrer à l’école. »

L’avenir

Et qu’en sera-t-il de l’orientation sexuelle future d’un enfant élevé par un couple homoparental ? Contrairement à la croyance populaire, aucune donnée scientifique ne permet de croire que ces enfants seront davantage attirés par l’homosexualité, soutient la Dre Igartua. « Quand on regarde les études, la seule chose qui transparaît, c’est qu’il y a peut-être une ouverture d’esprit plus grande chez ces enfants-là, qu’on retrouverait dans toute minorité. » Il est aussi possible, poursuit-elle, qu’à l’adolescence, ces enfants explorent davantage leur sexualité avec les deux sexes avant de choisir leur orientation définitive.

« Un enfant, c’est simple, ça a besoin d’amour et de limites. Ça a besoin d’être aimé et d’être guidé, poursuit la psychiatre. En général, que des enfants soient élevés par des familles homoparentales ou hétéroparentales, on ne voit pas de différence dans le développement de l’enfant. Par contre, il y a certaines études qui ont montré que les enfants élevés dans des familles homoparentales s’en sortaient mieux encore que ceux des familles hétéroparentales. » Une récente étude américaine a même démontré que des enfants élevés par un couple de lesbiennes développaient davantage de compétences sociales et académiques que la moyenne des enfants américains. La Dre Igartua explique ces différences par le fait que les lesbiennes qui choisissent d’avoir un enfant le font réellement par choix, jamais par accident, et qu’elles réalisent leur projet familial quand elles ont les moyens de le faire. « Si ces enfants-là réussissent mieux que la moyenne, c’est peut-être parce qu’ils ont des parents qui ont plus de ressources que la moyenne. »

Être un parent aimant

Lorsque deux hommes décident de fonder une famille au Québec, le seul moyen légal dont ils disposent, c’est l’adoption. Et on oublie le côté international, parce que c’est impossible. Pour que l’adoption soit légale, ils doivent se tourner vers la banque mixte de la Direction de la protection de la jeunesse.

Et à la DPJ, quand deux papas présentent une demande d’adoption, on est bien ouverts à l’idée. Parce qu’on sait qu’ils font en général de très bons parents.

Deux papas, deux enfants

Dès l’adolescence, Stevens Leblanc savait qu’il était gai. À l’époque, cette orientation sexuelle signifiait généralement de renoncer à l’idée fonder une famille. « C’est un deuil que je n’ai jamais voulu faire », raconte-t-il. À 40 ans, Stevens et son conjoint Laurent ont décidé d’entamer des démarches pour adopter un enfant, puis un second. À deux reprises, leurs demandes d’adoption à la banque mixte de la DPJ ont été extrêmement bien reçues et ils ont facilement réussi à adopter deux bambins : Frieda, alors âgée de deux mois et Jules, qui n’avait que quelques jours.

Tout au long de ce processus, leur plus grande surprise a certainement été de se voir confier en premier lieu une petite fille, alors qu’ils croyaient jusque-là que la DPJ leur confierait davantage un garçon.

Chef du service d’adoption à la Direction de la protection de la jeunesse, Michel Carignan explique qu’effectivement, le choix du sexe d’un enfant à confier à un couple homoparental n’est pas si simple à faire : « Quand on a commencé à confier des enfants à des couples de même sexe, on s’est beaucoup questionnés à savoir si on confie des enfants du même sexe que le couple auquel on les confie. Les garçons avec des couples masculins, les filles avec des couples féminins. » Si au départ, son équipe avait davantage tendance à confier des enfants du même sexe que les parents, ce n’est plus nécessairement le cas aujourd’hui.

Modèle féminin, modèle masculin

« Quand on pense que les pères ne peuvent pas élever de petites filles, c’est parce qu’on a l’impression que des hommes ne peuvent pas avoir des traits maternants. », explique la Dre Karine Igartua. Ces préjugés sont non fondés, poursuit-elle, puisqu’ils ne sont pas soutenus par des études scientifiques. Au contraire, quand un homme a la charge d’un enfant, qu’il soit homosexuel ou non, en couple ou célibataire, il doit assumer ces rôles maternants.

Et une petite fille a-t-elle absolument besoin d’une mère comme modèle féminin pour se développer normalement ? Pour la Dre Igartua, il s’agit d’un autre mythe, puisque ces petites filles élevées par des hommes sont bien souvent entourées d’autres femmes qui lui apporteront ce modèle féminin.

Dans la famille de Stevens et Laurent, la présence soutenue des deux grand-mères permet de combler ce besoin de présence féminine.

Homosexualité et pédophilie = préjugés

Les familles homoparentales masculines sont aussi la cible d’un autre préjugé, encore plus grave et persistant : celui de la pédophilie. À ce sujet, la Dre Igartua est catégorique : il s’agit d’une croyance absolument non fondée, ridicule certes, mais tout de même présente chez certaines personnes.

« Il y a tellement d’éducation à faire socialement, soutient Stevens, pour distinguer un pédophile d’un homosexuel. Des pédophiles, il y en a combien chez les hétérosexuels ? »

Soutenir les enfants dans la différence

Dans le choix des parents qui pourront adopter un enfant, Michel Carignan insiste sur un point : il est important que ces deux personnes aient réussi à bien assumer leur différence. C’est pourquoi la DPJ questionne beaucoup les futurs parents adoptifs sur la façon dont ils prévoient soutenir leur différence avec leur enfant, par exemple lorsque celui-ci entrera à l’école et deviendra peut-être la cible de préjugés.

« Je pense que le fait d’être un individu un peu différent leur donne un atout intéressant s’ils ont bien intégré cette différence, explique-t-il. Parce que les enfants de la DPJ sont des enfants différents, donc que des adultes différents les accueillent, ça peut être un atout important dans la mesure où ils ont bien géré leur propre différence. Les gens qui sont encore inconfortables par rapport à leur propre histoire de vie ou qui sont encore en souffrance par rapport à leur histoire de vie ne sont pas nécessairement de bons candidats, car nos enfants sont souffrants et la souffrance de nos enfants pourrait venir les mettre en contact avec leur propre souffrance. Et si elle n’est pas bien intégrée avec ce qu’ils sont devenus comme adultes, ils ne seront pas capables de bien assumer cet enfant-là, parce qu’ils vont être trop centrés sur leur propre souffrance. »

Les impacts sur les enfants

Pour le moment, aucune étude ne permet de démontrer que les enfants adoptés par des couples homosexuels ne s’en sortent pas mieux que les autres. C’est ce que démontrent les résultats actuels. Michel Carignan croit toutefois que l’avenir nous aidera à comprendre mieux leur réalité : « Ces enfants-là quand ils seront adultes, on pourra leur poser la question : est-ce que ça a fait une différence pour eux ? Là, on aura peut-être des choses à regarder au niveau de notre pratique. »

« Oui, comme parents gais, on est différents, conclut Stevens Leblanc. Mais dans le quotidien, on accompagne notre enfant comme n’importe quel autre parent, en l’aimant tout simplement et en l’écoutant. »

Au québec, près de 1 400 enfants vivent dans une famille homoparentale.

Source : Régie des rentes du Québec (RRQ)

Les familles homoparentales ne font pas l’unanimité, même au sein de la communauté homosexuelle. Plusieurs craignent que les enfants de couples gais soient marginalisés ou ne bénéficient pas de la combinaison de deux modèles, féminin et masculin.

Pourtant, de nombreuses études scientifiques démontrent que ces craintes ne sont pas justifiées. En juillet 2010, une étude publiée dans le prestigieux American Journal of Pediatrics a démontré que les enfants élevés pendant 17 ans par un couple de lesbiennes réussissent aussi bien que les autres à l’école et ne présentent pas davantage de problèmes d’adaptation.