Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Souffrir de l'alcoolisme de ses parents

Émission du 20 janvier 2011

En Amérique du Nord, près d’une personne sur 20 souffre d’alcoolisme, sans distinction de classe sociale, de sexe ou d’origine ethnique. Et quand une personne sombre dans l’alcool, elle ne sombre pas seule. C’est tout l’entourage qui en souffre, particulièrement les enfants.

La vie est imprévisible avec un parent alcoolique. Chaque enfant compose avec la chose de façon différente, mais ce qui est certain, c’est que ça laisse des traces. Les répercussions peuvent être parfois assez graves sur la vie de l’enfant, mais aussi perdurer jusqu’à l’âge adulte.

Grandir dans une famille minée par l’alcool

Élevé par un père alcoolique, Marc a grandi dans une vie familiale particulièrement tourmentée, empreinte de disputes et de violence verbale. « J’étais complètement apeuré de voir mon père qui bousculait les choses, raconte-t-il. Il parlait fort avec ma mère, et je sentais beaucoup de nervosité de la part de ma mère. C’était comme si on venait d’ébranler le sol. Il ne nous frappait pas, mais des fois, il en voulait à ma mère. Il ne la frappait pas, mais les coups de poing revolaient sur la table et on se ramassait en dessous des lits. J’avais très peur. »

Responsable du Programme d’aide famille et entourage à La Maison Jean Lapointe, Mario Paré connaît bien la réalité des personnes qui ont grandi avec un parent alcoolique : « Si vous avez un parent qui a un problème d’alcool, vous voyez d’abord la progression d’un parent que vous aimez. Vous voyez cette personne-là descendre lentement, la personne est mal prise, elle est confuse. Vous la voyez en état de crise, il y a de la violence. Ça amène toute sorte de problèmes. » N’ayant souvent pas d’autre choix, poursuit-il, les enfants s’adaptent et s’habituent généralement à cette situation et à la consommation de leurs parents. Mais comme l’alcoolisme progresse généralement sur une longue période, les enfants qui grandissent dans ce contexte familial vivent de profondes dysfonctions et, devenus adultes, ils ont souvent besoin d’aide professionnelle pour surmonter ces épreuves.

Un avis qui est partagé par Karine Bertrand, psychologue en toxicomanie à l’Université de Sherbrooke : « Ce n’est pas possible de grandir avec un parent alcoolique sans subir aucun impact. » De manière générale, les troubles d’abus ou de dépendance à l’alcool ou aux drogues ont pour caractéristique d’avoir un impact sur toutes les sphères de la vie d’un individu. Et puisque le milieu de vie principal est généralement la famille, il est très courant que l’alcoolisme d’un parent ait un effet domino sur tous les membres de la famille.

Prendre la responsabilité de la famille

Marc se souvient que les nombreux coups d’éclat de son père, souvent imprévisibles, généraient chez lui beaucoup de questions : « Pourquoi ça arrive ? Pourquoi ça arrive ces affaires-là ? » Il se souvient aussi qu’il avait développé le réflexe d’aller se réfugier auprès de sa mère, qui lui apportait une certaine sécurité. Pour Karine Bertrand, il s’agit d’une stratégie de protection ou de gestion du stress fréquente chez les enfants vivant avec un parent alcoolique.

« Ce sont des enfants qui vivent beaucoup de honte, de culpabilité et d’anxiété, poursuit la psychologue. Ce sont aussi des enfants qui pourront plus tard vivre des problèmes liés au perfectionnisme, un épuisement professionnel ou une vulnérabilité à la dépression, parce qu’ils s’investissent énormément dans le bien-être des gens qui les entourent au détriment de leurs propres besoins. »

C’est exactement le piège dans lequel Marc est tombé. Anxieux de se faire réprimander par son père, mais aussi soucieux du bien-être de sa famille, il est devenu très perfectionniste à l’école : « Je me sentais responsable de l’échec et des chicanes qui pouvaient se produire dans la maison, des fois entre mon père et ma mère. Je me disais que j’allais leur montrer que ça allait bien à l’école pour qu’ils soient fiers de moi. »

Ce souci des autres, les enfants de parents alcooliques le traînent souvent très longtemps, explique Mario Paré de la Maison Jean Lapointe : « Pour la clientèle qu’on reçoit aussi, la chose la plus difficile à faire, c’est souvent de prendre soin d’eux-mêmes. Ils sont souvent si habitués à prendre soin d’une autre personne que pour eux, prendre soin d’eux-mêmes, c’est presque impossible. C’est presque de l’égoïsme. » Pour les aider à se débarrasser de ce boulet, Mario Paré a pris l’habitude de leur expliquer qu’ils sont en convalescence des suites de la maladie d’une autre personne, et ce, depuis des années. La seule chose qu’ils ont maintenant à faire, c’est de prendre soin d’eux. Au lieu de constamment chercher à régler les problèmes des autres, ils peuvent commencer à regarder et à accepter qu’ils ont eux aussi des problèmes et qu’ils ont mis leur vie de côté pour essayer de sauver une autre personne.

Aujourd’hui, Marc comprend mieux l’impact que l’alcoolisme de son père a eu sur sa vie : « J’aurais aimé ça qu’on m’explique ça que je ne suis pas responsable. Tu n’as pas à être responsable d’un adulte. Un enfant n’a jamais à être responsable d’un adulte. C’est ça qui est difficile à comprendre. »

Les impacts psychologiques

Dépression, trouble anxieux, difficultés académiques, faible estime de soi, troubles de comportements, hyperactivité : les impacts psychologiques de l’alcoolisme d’un parent sur le développement de l’enfant sont nombreux. Il est aussi fréquent que ces enfants développent eux aussi une dépendance à l’alcool ou aux drogues, explique Karine Bertrand. Même s’il ne s’agit pas de la majorité des cas, il n’est pas rare que les enfants devenus adolescents ou jeunes adultes reproduisent le modèle auquel ils ont été exposés.

« C’est clair pour moi que l’alcoolisme est un mal familial », soutient Marc qui a lui-même vécu des problèmes d’alcool pendant une dizaine d’années. En thérapie, Marc a plongé dans ses souvenirs d’enfance, ce qui lui a permis de mieux se comprendre et de réaliser qu’il n’était pas le seul à vivre une situation semblable. Abstinent depuis des années, Marc se sent aujourd’hui davantage en paix avec lui-même et considère que sa vie est transformée.

Jeune et déjà très blessé

Comme le disait Marc dans la première partie de notre reportage, il aurait aimé qu’on lui dise plus tôt qu’il n’était pas responsable de l’alcoolisme de son père. Dans un monde idéal, on souhaiterait que les enfants reçoivent de l’aide le plus tôt possible, même si le parent alcoolique ne se fait pas traiter.

À Montréal, au Centre Dollard-Cormier, les enfants de parents alcooliques ont aujourd’hui cette possibilité. On a mis sur pied un programme destiné spécifiquement aux jeunes de 6 à 12 ans. Il s’agit d’une approche unique au Québec.

Un programme familial

« On offre beaucoup de services aux adultes, aux parents et aux conjoints, mais très peu aux enfants », soutient Rachel Carbonneau, coordonnatrice au Programme adulte, volet entourage, du Centre Dollard-Cormier. Pour remédier à la situation, le Centre Dollard-Cormier a mis sur pied un programme d’intervention auprès des familles d’enfants de 6 à 12 ans touchées par le problème de dépendance. Échelonné sur 12 rencontres de groupes, pour une durée de 3 mois, le programme est suivi par les enfants en même temps que les parents, mais dans des groupes différents. « On va travailler les impacts de la dépendance sur les enfants et à voir comment fonctionne le système familial. »

Pour les parents, le programme vise à les aider à mieux comprendre l’impact de leur problème de dépendance sur la qualité de vie de leur enfant. Pour les enfants, il s’agit plutôt de les outiller pour mieux communiquer avec leurs parents et de mettre en place des tuteurs de résilience.

Par une série d’activités, la criminologue Estelle Gemme et ses collègues aident les enfants à comprendre qu’ils n’ont pas à résoudre les problèmes de leurs parents et qu’il est important de reprendre leur rôle d’enfant dans la famille.

Des enfants vulnérables

Pour Karine Bertrand, il est clair que l’alcoolisme des parents a une série d’impacts importants sur la qualité de vie des enfants. Moins présents et constants auprès de leurs enfants, les parents alcooliques traversent davantage de problèmes familiaux : « Il y a aussi un ensemble de problématiques sociales qui a tendance à accompagner les problèmes d’alcool et de drogues, comme par exemple la maltraitance et la négligence. On parle d’un risque de plus de deux fois supérieur de risques d’abus physique et de plus de 4 fois de risques de négligence. »

« Il y a beaucoup d’enfants, quand ils commencent le groupe, qui sont des enfants “parentifiés”, explique Estelle Gemme, des enfants qui vont prendre en charge le fonctionnement de la vie familiale et on les voit au cours des rencontres modifier leur comportement et reprendre leur rôle d’enfant. »

Des résultats positifs

Au terme du programme, la vie familiale a de fortes chances d’être transformée, soutient Rachel Carbonneau : « Au travers des 12 rencontres, on se rend compte que les enfants qui étaient très passifs vont exprimer davantage ce qu’ils vivent, et les enfants qui étaient hyperactifs vont être plus calmes. » Selon elle, les résultats sont clairement visibles, non seulement chez les enfants, mais aussi chez les parents qui ressentent moins d’anxiété et de culpabilité face à leur enfant.

Pour Karine Bertrand, les programmes comme celui du centre Dollard-Cormier ont des effets extrêmement bénéfiques sur les enfants : « Quand on est exposés à l’alcoolisme et à la toxicomanie, c’est un départ plus difficile pour ces enfants-là. Mais quand on apporte de l’aide à ces familles, il est clairement démontré qu’il y a une efficacité de ces programmes-là, des effets majeurs sur l’enfant qui apprend à diminuer sa détresse et à développer ses compétences et habiletés, et des effets majeurs sur le système familial, en termes de climat familial, de communication et de cohésion. »

Estelle Gemme considère quant à elle que le programme permet aux enfants de mettre des mots sur leur vécu et de mieux communiquer avec leurs parents, ce qui favorise un meilleur climat familial : « Ça pour moi, ce sont d’énormes succès».

Au Québec, 250 000 enfants de moins de 18 ans vivent avec des parents alcooliques.

Source : Mathieu Perreault, Journal La Presse

Ressources

Centre Dollard-Cormier
(514) 385-1232
lundi au vendredi de 8 h 00 à 20 h 00
http://www.centredollardcormier.qc.ca/
info.cdc@ssss.gouv.qc.ca

Actuellement, le Centre Dollard-Cormier est le seul endroit au Québec où on offre un programme pour les enfants de 6 à 12 ans qui vivent avec un parent alcoolique. Différents organismes tentent toutefois d’en établir ailleurs au Québec.

Fondation Dollard-Cormier
http://www.fondationdc.com/

La maison Jean Lapointe
111, rue Normand
Montréal (Québec) H2Y 2K6
Région de Montréal : 514 288.2611
Autres régions du Québec : 1 800 567.9543
http://www.maisonjeanlapointe.com/

Alcool, médicaments et autres drogues
Information et demande d’admission :
admission-tox@maisonjeanlapointe.com

Programme d’aide à la famille
Information et demande d’admission :
admission-paf@maisonjeanlapointe.com

Informations sur les programmes de La Maison Jean Lapointe
info@maisonjeanlapointe.com