Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La dépendance au sexe

Émission du 3 février 2011

Quand les déboires conjugaux de Tiger Woods ont fait la manchette l’été dernier, on a beaucoup entendu parler de dépendance sexuelle. La dépendance au sexe n’est pas encore reconnue comme une maladie, au même titre que les dépendances à l’alcool ou à la drogue. Et pourtant, ceux qui en souffrent vivent un véritable cauchemar parce qu’ils sont incapables de limiter leur consommation de sexe.

Ce n’est pas la première fois qu’on parle de problèmes de dépendance à l’émission. Mais en réalisant ce reportage, nous avons constaté à quel point la question de la dépendance au sexe était taboue. Des témoins ont accepté de nous parler sous le couvert de l’anonymat.

Quand le sexe devient une obsession

Jean (nom fictif) souffre d’une dépendance au sexe. Pour lui, la descente aux enfers a commencé graduellement, tout d’abord par les lignes téléphoniques érotiques, ensuite les bars de danseuse en cabines privées et la prostitution. Pour lui, il s’agit d’un problème de dépendance bien réel, même si certaines personnes peuvent être portées à le banaliser : « Il y a des personnes à qui j’en parle qui vont dire “Il n’y a rien là. Nous, on loue ça les films de cul. Il n’y a pas de problème avec ça.” Il y en a même qui disent que payer une pute à l’occasion, il n’y a rien là. Si je commence à boire dans la vie alors que je m’étais dit que ce soir, j’aimerais mieux ne pas boire, il est là le problème. C’est la même chose avec la dépendance sexuelle. Quand je suis dans un party et que j’ai du fun, et que tout d’un coup, il y a de quoi de plus fort qui prend le dessus et je suis obligé de me trouver une excuse — je suis fatigué, je dois rentrer, j’ai mal à la tête, …— pour aller me chercher une prostituée ou pour m’en aller chez nous consommer de la porno, là, ce n’est plus mon plaisir qui compte. C’est ma dépendance qui prend le dessus. »

Louis (nom fictif) est atteint du même problème : « À une certaine époque de ma vie, c’était une personne différente par jour. J’ai fait ça pendant 2 ans. Ma vie sexuelle a commencé à me causer des souffrances et des difficultés à l’université. Je me suis rendu compte que si je n’avais pas un orgasme par jour, la tension devenait tellement forte que je devenais incapable de fonctionner avec les autres autour de moi. »

Un trouble difficile à définir

Sexologue clinicienne à la Clinique Nouveau Départ, Isabelle Foucreau sait que le trouble de Jean et de Louis est un problème bien réel : « La dépendance sexuelle est un terme très large, explique-t-elle. C’est difficile de mettre un focus sur un type de dépendance sexuelle, mais je vous dirais qu’en général, moi je pense à la dépendance sexuelle lorsque je pense à une perte de contrôle. C’est-à-dire lorsque l’individu qui en souffre devient impuissant face à sa sexualité et face à la manifestation de sa sexualité. Cette personne-là va tenter de cacher certains de ses comportements sexuels et la personne va aussi subir des conséquences relativement aux comportements sexuels qui sont souvent hors-norme. » Elle ajoute que la souffrance générée par la dépendance est aussi caractérisée par une persistance dans le temps.

Psychiatre à l’Institut Phlippe-Pinel, le Dr Benoît Dassylva reconnaît qu’il est difficile de définir et de chiffrer la dépendance sexuelle : « C’est difficile d’en parler en termes de prévalence parce que c’est un diagnostic qui n’existe pas encore et sur lequel on peut difficilement faire de la recherche quand on ne s’entend pas sur des critères au départ. Il y a toujours un problème aussi à mettre un diagnostic en ce sens que ça entérine le fait que c’est une maladie. On ne veut pas non plus attribuer cette étiquette-là de maladie à toute personne qui a des comportements sexuels excessifs, déréglés. Mais on peut certainement parler de dépendance sexuelle dans le sens où il y a des personnes qui souffrent et qui ont vraiment des problèmes reliés à ça. »

Un cercle vicieux

« Je passais mes soirées à regarder des films pornos et à me masturber, se souvient Louis. Ça m’a coupé de la vie en général, des contacts sociaux, des activités de divertissement ou sportives. J’étais vraiment focussé sur le plaisir sexuel. » Avec le recul, Louis comprend maintenant que son coming out en tant qu’homosexuel a été un moment charnière dans l’escalade de cette dépendance : « Après que j’aie fait mon coming out, il y a eu une espèce d’explosion. Toutes ces années-là, j’avais refoulé mon attrait envers les personnes du même sexe que moi, et à partir de ce moment-là, il n’y avait plus aucune limite. J’avais besoin de plus d’une relation sexuelle par jour. J’allais dans les saunas, où là je passais des heures et des heures à rencontrer du monde. »

« Les deux premières années après que j’aie fait mon coming out, à tous les jours, j’avais une relation sexuelle avec quelqu’un de différent, poursuit-il. Que ce soit au parc, au camping, au sauna, dans un bar : je faisais tous les endroits et tout était fait en fonction de rencontrer quelqu’un pour avoir une relation sexuelle. »

Pour Jean, le problème s’est manifesté différemment. Deux à 3 fois par semaine, il partait en quête d’une prostituée, sur la rue, une recherche qui lui procurait beaucoup d’excitation. Et quand il souhaitait rester tranquille chez lui, il lui arrivait très souvent de passer la nuit entière à consommer de la pornographie sur Internet.

Tracer la ligne

Quand commence la dépendance sexuelle ? Difficile à dire, soutient Isabelle Foucreau : « La quantité joue, évidemment. C’est très rare que quelqu’un va venir me consulter parce qu’il va au bar de danseuses 2 fois par année avec des chums après une game de hockey, ça, c’est clair. Mais j’ai de la difficulté à établir une norme quant à la fréquence et à la quantité pour établir un jugement sur le comportement déviant de la personne. »

S’il est impossible de tracer des balises quantitatives, Isabelle Foucreau croit que certains traits de comportements aident à identifier ce genre de trouble sexuel : « Lorsque la sexualité devient une source d’ivresse et vient établir des compulsions avec tout le phénomène de la ritualisation autour de la sexualité. Lorsque la personne se lève le matin et que son principal objectif est de satisfaire ses besoins sexuels, peu importe la fréquence ou la quantité, ou encore le comportement choisi, ça témoigne d’une difficulté. »

Autre trait distinctif des troubles de la sexualité : l’escalade des comportements sexuels. « On voit rarement quelqu’un qui va commencer en écoutant 8 heures de porno par jour, explique Isabelle Foucreau. Habituellement, ça commence graduellement. On va essayer. Les sites sont softs, comme on appelle, au début et on va monter. Ce qui est dangereux, c’est que le dépendant sexuel ne sera jamais satisfait. Il est constamment insatiable. »

La dépendance sexuelle est caractérisée par la compulsion, précise Benoît Dassylva : « Les gens se rendent compte qu’il y a un excès, mais ils se retrouvent dans un cercle vicieux. Quand ils se sentent mal, ils retournent à ce moyen de se sentir mieux, mais c’est très éphémère. Et ils se sentent encore plus mal après et ils retournent encore. Ça devient un cercle vicieux duquel ils deviennent incapables de se sortir seuls. »

Compromettre sa sécurité et celle des autres

La dépendance sexuelle entraîne d’autres problèmes bien réels, explique Isabelle Foucreau, notamment quand elle entraîne une personne à se mettre en danger ou à compromettre la sécurité de ses proches. En adoptant des comportements sexuels à risque ou en ramenant des inconnus à la maison, les dépendants sexuels courent des risques importants. Leur obsession pour la sexualité peut aussi les amener à négliger leurs responsabilités parentales.

C’est ce qui est arrivé à Louis lorsqu’il a laissé son fils seul à la maison toute une nuit, pendant qu’il cherchait un nouveau partenaire dans un bar. « Je me suis dit, mon Dieu, je suis vraiment très gravement atteint de ce problème de santé. Et c’est à ce moment que j’ai réalisé que j’étais vraiment dépendant devant ce problème de dépendance sexuelle.»

La dépendance sexuelle de Jean et son obsession pour les prostituées l’a amené lui aussi à prendre des risques considérables, notamment en fréquentant des endroits particulièrement dangereux comme des piqueries. La prise de conscience de ces risques l’a emmené à faire le choix de mettre un terme à cette dépendance.

Traiter la dépendance sexuelle

La dépendance au sexe a été décrite pour la première fois vers la fin de 1970, par Patrick Kaynes, un psychologue et chercheur américain. Bien sûr, on peut présumer que les dépendances sexuelles existaient bien avant, mais on n’en parlait pas. Aujourd’hui, avec l’accès à la pornographie sur Internet, on constate une augmentation considérable des demandes de consultation.
Faire le choix de la thérapie

« J’ai décidé d’aller chercher de l’aide parce que j’avais de la difficulté à entrer en contact avec les autres, ce qui m’a apporté de graves problèmes dans ma vie, un burn-out entre autres, raconte Louis. Je suis allé consulter un psychothérapeute qui m’a fait cheminer au niveau de mon émotivité, au niveau de mon individualité et de mon estime de soi. En cours de route, j’ai découvert des choses sur moi et j’ai découvert qu’il y avait à travers ça un problème de dépendance affective. » Suite à cette prise de conscience, Louis est allé chercher du soutien auprès du groupe DASA (Dépendants affectifs et sexuels anonymes), inspiré du mouvement des Alcooliques anonymes.

Que les gens consultent pour un problème de dépendance sexuelle ou un autre problème connexe, Benoît Dassylva est d’avis que toute psychothérapie devrait commencer par une bonne évaluation afin d’identifier non seulement le problème en question, mais aussi d’autres problèmes qui sont peut-être aussi présents, comme la dépression ou un trouble anxieux par exemple.

Isabelle Foucreau explique qu’il est aussi très important que le psychothérapeute puisse faire l’histoire sexuelle du patient, ce qui exige de ce dernier une importante et sincère motivation. « C’est très important de faire une histoire, pour aller voir au-delà du comportement sexuel problématique d’où ça vient. Alors on va regarder ce qui s’est passé dans la famille, la perception des hommes et des femmes, les relations avec les parents, comment ça se passait avec les amis. » Isabelle Foucreau considère qu’il est tout particulièrement important d’analyser l’expérience des premières relations sexuelles

Lorsque cette étape est terminée, poursuit-elle, il devient possible d’établir un plan de traitement en fonction des vulnérabilités qui ont été identifiées dans l’histoire. Ce plan peut s’échelonner sur une période variable, de 3 mois à 3 ans, selon la nature du problème et le degré d’implication thérapeutique du patient.

Les groupes de soutien

Pour sortir de son enfer, Jean a lui aussi commencé à participer à des rencontres de groupe organisées par le réseau DASA. Cette implication lui a permis de mettre fin à son habitude d’engager des prostituées.

Isabelle Foucreau considère que l’apport de ces groupes de soutien est très important : « Je suis totalement pour. On peut retrouver dans ces groupes une philosophie de vie qui va aider le patient ou la patiente à évoluer au-delà du contact thérapeutique. Évidemment, moi je peux rencontrer mes patients une ou 2 fois maximum par semaine, mais plusieurs d’entre eux ont besoin d’un support plus soutenu. »

« J’ai rencontré les bonnes personnes, raconte Jean. Il faut croire que j’étais prédisposé à m’en sortir. Je ne dis pas que j’en suis sorti. Je dis que j’en sors. Je sais pertinemment que je suis à risque de retourner là d’où je viens et là où je ne veux plus aller. Je me considère donc oui comme sevré, mais pas comme guéri. » S’il a réussi à se libérer de ses habitudes de faire appel à des prostituées pour assouvir ses pulsions sexuelles, Jean reconnaît toutefois que la consommation de pornographie sur Internet lui cause encore aujourd’hui des problèmes.

Facilement accessible et gratuite, la cyberpornographie fait d’ailleurs de plus en plus de ravages. « Les demandes de traitement sont à la hausse relativement à la hausse de disponibilité de la cyberpornographie », explique Isabelle Foucreau. Omniprésence d’Internet dans nos sociétés, hypersexualisation des jeunes, normalisation du marché sexuel : tous ces facteurs alimentent les troubles sexuels et contribuent à accroître les problèmes de dépendance sexuelle.

Cet avis est partagé par Benoît Dassylva qui considère lui aussi que l’accessibilité qu’offre Internet a des conséquences sur le développement des compulsions sexuelles : « Je ne sais pas ça fait combien d’individus que je vois qui me décrivent toujours un peu la même chose. Le tout commence par une curiosité, une surprise, mais il n’y a rien qui se passe de spécial. Quand la personne est devant son ordinateur, il n’y a pas une lumière qui se met à clignoter quand se fait le passage de la curiosité à l’intérêt. » C’est ainsi que se fait l’escalade, poursuit-il, quand la personne en veut toujours plus et recherche constamment de nouvelles sensations, associées à des comportements bizarres ou déviants. C’est alors que les comportements deviennent davantage compulsifs.

Une nouvelle maladie ?

Même si la cyberpornogarphie peut amplifier le problème, Isabelle Foucreau ne croit pas pour autant qu’il s’agisse réellement d’une nouvelle maladie : « Je crois que maintenant on met des mots sur ces comportements-là, mais ils ont probablement toujours existé. Mais ce qui rend aujourd’hui la dépendance sexuelle plus facile à explorer, c’est l’accessibilité. » Alors que la consommation de pornographie était beaucoup moins accessible jadis, elle est devenue aujourd’hui facile d’accès pour n’importe qui, en un seul clic.

Benoît Dassylva abonde dans le même sens : « C’est une réalité et il y a des groupes d’entraide qui existent depuis beaucoup plus longtemps que Tiger Woods et ce qu’on dit ces temps-ci. Il y a une réalité là, je pense, que certaines personnes vivaient et dont on parlait fort peu dans les médias.»

« Je pense que c’est le manque de connaissances du sujet qui fait qu’on croit que ça n’existe pas, conclut Louis. Moi dans ma vie de tous les jours, j’ai beaucoup de volonté pour faire du sport et faire attention à moi. Mais je perds le contrôle quand je suis devant la possibilité d’une relation sexuelle. Quelqu’un me démontre de l’intérêt et je perds mes cartes complètement, et je pense que je ne suis pas le seul à être comme ça. Et je pense que ce n’est pas se donner une excuse, mais c’est un problème qu’il faut regarder de face pour agir plus adéquatement par la suite. »

La dépendance sexuelle est un concept assez récent, et on possède peu de statistiques sur le sujet. On sait toutefois que les hommes sont davantage touchés que les femmes. Pour le moment, l’idée d’en faire une maladie en bonne et due forme, dans la prochaine édition du DSM (le répertoire officiel des maladies mentales), ne fait pas l’unanimité.