Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Traverser la ménopause dans une tempête d'hormones

Émission du 10 février 2011

La ménopause est une étape normale de la vie. Et même si on sait que c’est une étape que toutes les femmes devront traverser un jour ou l’autre, il demeure que, pour certaines, il s’agit d’un passage plus difficile. Et comme la ménopause est encore un sujet tabou et banalisé chez nous – on en parle d’ailleurs souvent avec beaucoup d’ironie ou de sarcasme, plusieurs femmes trouvent qu’il est difficile de parler de leurs états d’âme. Et pourtant, la plupart d’entre elles vont éprouver à divers degrés des problèmes liés aux émotions. Sautes d’humeur, colère, les symptômes sont parfois si sévères que la ménopause peut mener à la dépression.

Un changement de personnalité

Avant la période de la ménopause, Bibiane Simard avait la réputation d’être une personne enjouée et un véritable boute-en-train. Active et disciplinée, elle s’entraînait 3 matins par semaine. Vers l’âge de 50 ans, sa vie bascule. Son entrain et sa joie de vivre s’effritent, son caractère change et elle met fin à ses séances d’entraînement. Elle ne se reconnaît tout simplement plus : «La dernière fois que je suis allée voir mon médecin, je lui ai dit : “Je ne sais pas si je fais une dépression parce que je n’ai pas de raison de faire une dépression. Mais est-ce qu’on peut faire une dépression même quand ça va bien?”»

Psychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, la Dre Marie-Josée Poulin considère que le rôle des hormones sur le fonctionnement psychologique des femmes a longtemps été dramatisé ou banalisé. Pourtant, souligne-t-elle, la science offre aujourd’hui une meilleure compréhension de la ménopause : «Il y a des connaissances scientifiques solides qui nous montrent que, pour certaines femmes, les fluctuations d’hormones provoquent vraiment des désordres du contrôle émotif.»

Au cours des 20 dernières années, les percées de la neurobiologie ont apporté aux chercheurs des explications permettant de mieux comprendre ces désordres hormonaux. «On commence à découvrir des récepteurs des hormones sexuelles dans le cerveau, et on s’est aperçu que ces hormones n’étaient pas que sexuelles, précise Dre Poulin. Les récepteurs de ces hormones-là sont situés dans d’autres aires du cerveau qui ne sont pas qu’impliquées dans la reproduction. Il y a des récepteurs à oestrogène et à progestérone, si on parle des femmes, dans toutes les sphères qui s’occupent du contrôle des émotions, des pensées et des réactions. Elles n’ont pas à se sentir coupables de ça. Ce n’est pas que psychologique.»

Des ouragans hormonaux

Nathalie Bégin traverse elle aussi une période extrêmement difficile, liée dans son cas à la périménopause, soit la période qui précède la ménopause en soi. «Les symptômes que j’ai présentement, c’est 20 fois plus intense que ce que j’avais au niveau des SPM (symptômes prémenstruels), confie-t-elle. Il y a des fois où moi-même je ne me reconnais pas. Je sens à l’intérieur de moi, un genre de stress, une tension, comme si on était toujours pour m’annoncer une mauvaise nouvelle. Et je le ressens. C’est ça qui est le plus désagréable, parce qu’en dedans je le sens, mais je ne suis pas capable de le contrôler parfois. Mes paroles, mes gestes vont faire des choses et après je le regrette. Mais ça n’arrive pas toujours, heureusement, car je crois que je serais finalement seule au moment où on se parle.» Même si elle se dit heureuse de vivre avec un conjoint et des enfants extrêmement compréhensifs, Nathalie Bégin avoue toutefois qu’elle se sent parfois très seule dans ce difficile passage de la vie.

Pour Marie-Josée Poulin, il est important de cesser de banaliser les effets de la ménopause et de la périménopause : «Les femmes vivent, et certaines d’entre elles encore plus que d’autres, des ouragans et des tourbillons hormonaux et si on banalise leur état, on va accentuer leur impression d’être inadéquate, leur dépression et leur détresse.»

Des effets sur la vie conjugale et familiale

Pour Bibiane Simard et son conjoint, les soubresauts de la ménopause ont été particulièrement éprouvants pour la vie conjugale. «C’est comme si j’avais perdu la personne avec qui j’étais depuis 20 ans, raconte Gilles Jobin. C’est une femme qui m’a apporté beaucoup, m’a permis d’avancer beaucoup et c’est une femme qui me challenge régulièrement. Là, je me retrouve dans une position où ma blonde, elle ne me challenge plus, ou si elle me challenge, c’est pour me chicaner, ou si je me lève le matin, c’est pour me donner une longue liste de choses à faire.»

Avant le début de la ménopause, Gilles se souvient que Bibiane était une femme très exubérante qui prenait beaucoup de décisions. Mais ce trait de caractère a réellement changé avec la ménopause : «Là, il est venu un moment où elle ne prenait plus de décisions. Par rapport à sa personne, elle ne s’aimait plus. Physiquement, moi je trouve que c’est une belle femme, mais elle, tous les matins quand elle se levait, elle se dénigrait par rapport aux changements de son corps. C’est quelque chose qui me dérangeait énormément.»

«Au niveau psychosocial, la ménopause représente une étape importante pour les femmes, explique Marie-Josée Poulin. Nous, les femmes, on est menstruées, on devient fertiles, on devient des femmes. On a une date. Et quand on arrête nos menstruations, on a comme une espèce de date à partir de laquelle on n’est plus fertiles. Les hommes ne comptent pas le nombre de spermatozoïdes qu’ils ont dans leur sperme. Ils ne savent pas quand ils commencent à ne plus en avoir. Ils n’ont pas de date précise. Nous, on en a. Et donc l’impact psychologique est plus marqué pour les femmes.»

La périménopause

Régulièrement accablée par des bouffées de chaleur, des migraines et des nuits d’insomnie, Nathalie Bégin sent que ses dérèglements hormonaux ont un impact important sur sa qualité de vie personnelle et professionnelle. Agente d’immeuble, elle avoue qu’elle a maintenant moins de patience lors de ses négociations avec les clients et qu’elle a souvent hâte à la fin de la journée. «Dans le quotidien, je me sens plus stressée, confie-t-elle. Je suis une fille qui a beaucoup d’énergie, mais là mon énergie est combinée à un genre de tension à l’intérieur, qui se passe intensément une semaine par mois. C’est la semaine avant les règles, là c’est horrible.»

«J’avertis ma famille à l’avance qu’on est arrivés à cette semaine-là, précise-t-elle en riant. Je me dis toujours que ça va être moins pire d’une semaine à l’autre, d’un mois à l’autre, mais non, ça ne se passe pas.»

Gynécologue et professeure à l’Université Laval, Sylvie Dodin explique qu’il n’est pas rare que la périménopause ait des impacts sur la vie personnelle et professionnelle des femmes : «On a beaucoup parlé de ménopause, mais ça fait seulement depuis quelques années que, vraiment, on réalise que même si les femmes ont encore des cycles menstruels, elles peuvent avoir des symptômes et pas uniquement des symptômes physiques mais aussi des symptômes psychologiques.» Sylvie Dodin note que les femmes qui traversent cette période sont souvent dans une période très active de leur vie – elles doivent travailler, s’occuper des enfants et jouer les femmes parfaites – et elles ont de la difficulté à s’adapter à leur nouvelle situation.

Le miracle des hormones?

Lorsque la ménopause arrive, les femmes se disent que c’est une étape normale de la vie. Elles ne voient donc pas la nécessité de consulter un médecin et endurent leurs symptômes. Plusieurs, qui craignent l’hormonothérapie, se tournent vers les produits naturels en vente libre. Et il y en a beaucoup sur le marché. Même si le choix est vaste, l’efficacité n’est pas toujours au rendez-vous. Mais quand les symptômes deviennent trop difficiles à vivre, les femmes se retrouvent confrontées à cette délicate question : endurer son mal ou prendre des hormones?

Le difficile choix de l’hormonothérapie

C’est finalement l’hormonothérapie qui a délivré Bibiane Simard de son cauchemar : «Quand ma médecin m’a donné la prescription, je suis partie presque en flottant. Je me rappelle que je suis sortie en disant “Merci au nom de tous les miens!”»

À sa grande surprise, Bibiane a constaté que l’hormonothérapie a fonctionné en moins de 48 heures. «En 2 jours, j’ai vu une différence, raconte-t-elle. C’était comme si on m’avait enlevé une couverture sur la tête et que je voyais enfin la lumière!»

Moins d’une femme sur 5 a besoin de prendre une hormonothérapie, soutient Sylvie Dodin. Mais pour celles qui en ont réellement besoin, il s’agit souvent d’un choix qui se fait dans un contexte d’incertitudes.

«Les risques de l’hormonothérapie sont essentiellement des risques liés au cancer du sein, précise-t-elle. On a fait beaucoup peur aux femmes parce qu’on a parlé d’une augmentation de 30 % du risque. Pour la plupart des femmes, 30 %, ça veut dire qu’elles ont 30 chances sur 100 d’avoir un cancer du sein à cause des hormones. Et ce n’est vraiment pas ça.»

«Pour comprendre la notion de risque, précise-t-elle, il suffit de dire que sur 10 000 femmes qui vont prendre des hormones, il y a 26 femmes qui vont avoir un cancer du sein chaque année. Mais si ces 10 000 femmes ne prennent pas d’hormones, ce n’est pas 26 femmes sur 10 000, c’est 20 femmes sur 10 000 qui vont avoir un cancer du sein. Donc 6 femmes sur 10 000 vont avoir un cancer du sein lié à la prise d’hormonothérapie. En gros, c’est ça qu’on peut dire.»

Sylvie Dodin souligne que le choix inverse comporte aussi des risques. En s’abstenant d’avoir recours à l’hormonothérapie, certaines femmes vont accroître leurs symptômes de ménopause. En aggravant leur insomnie, en prenant du poids, en diminuant leur niveau d’activité physique, elles augmentent leurs risques de développer un cancer du sein ou des maladies cardiaques. «On prend tous des risques dans la vie, soutient-elle, et il faut finalement prendre la décision qui nous correspond le mieux en sachant qu’on le prend dans un climat d’incertitude et qu’on n’aura jamais les vraies réponses.»

Choisir une autre voie

Accablée par différents symptômes liés à la ménopause, Nathalie Bégin considère qu’elle est dans la pire période de sa vie. Elle dit souhaiter trouver quelque chose qui lui permettrait de s’éviter tous ces désagréments. Pourtant, elle résiste à l’idée de l’hormonothérapie et a plutôt opté pour les vitamines et produits naturels. «Honnêtement, je ne vois pas une grosse différence, avoue-t-elle. J’en prends, en me disant que ça va peut-être prendre des mois avant que ça fasse effet mais, pour le moment, ce n’est pas concluant.»

Le problème, souligne Sylvie Dodin, c’est qu’en période de ménopause, le système hormonal fonctionne de façon très inégale. À certains moments, il semble s’éteindre tandis qu’à d’autres moments, il fonctionne à pleine vapeur. C’est pourquoi les médecins suggèrent souvent aux femmes de prendre un contraceptif oral, à très faible dose, pour bloquer les ovaires.

Pour le moment, Nathalie Bégin préfère reporter cette décision à plus tard. Elle a toutefois découvert que l’activité physique lui fait beaucoup de bien et lui permet de diminuer ces symptômes.

La psychiatre Marie-Josée Poulin confirme que l’activité physique a effectivement un impact très positif sur les symptômes de la ménopause, notamment en raison de son effet antidépresseur et de stabilisation de l’humeur. Certains produits naturels, comme les oméga-3, ainsi que de bonnes habitudes de vie peuvent eux aussi atténuer certains symptômes. Dans certains cas, une psychothérapie peut aussi être très bénéfique.

S’informer

Sujet tabou, la ménopause est encore aujourd’hui un sujet que les femmes préfèrent ignorer. Et pourtant, elles gagneraient certainement à s’informer davantage.

«Les femmes ont besoin de recevoir de l’information sur la ménopause, soutient Sylvie Dodin. Malheureusement, elles sont inondées d’informations de toutes sortes.» Mais si une meilleure information peut aider à mieux comprendre le phénomène, il ne serait toutefois pas possible de prédire l’avenir, poursuit-elle, car il n’y a pas beaucoup de facteurs de risques qui prédisposent les femmes à vivre une ménopause difficile. Quelques études ont, par contre, démontré que les femmes qui ont des symptômes prémenstruels sévères pourraient vivre une ménopause plus difficile.

Par contre, la pensée magique qui peut faire croire à certaines femmes qu’elles vivront leur ménopause de façon semblable à leur mère ne serait pas fondée, conclut Sylvie Dodin. «Malheureusement, je crois qu’on peut difficilement prédire comment va être la ménopause d’une femme quand elle va arriver à cette période.»

Précisant que les femmes passent le tiers de leur vie en ménopause, Dre Poulin plaide elle aussi pour une meilleure préparation des femmes à la ménopause : «Les femmes sont mal préparées à la ménopause. C’est un sujet tabou, comme beaucoup d’autres sujets féminins, comme les menstruations, comme le symptôme prémenstruel, comme les douleurs à l’accouchement. Les femmes croient que la ménopause c’est quelque chose qui apparaît quand on a à peu près 50 ans, que les menstruations arrêtent, mais elles ne connaissent pas bien la physiologie de la ménopause.» Pour contrer ce manque d’information, Marie-Josée Poulin suggère aux femmes d’échanger avec leurs amies, leurs mères, leurs sœurs ou d’autres femmes qui ont traversé cette période difficile.

La guérison

Preuve que l’hormonothérapie a fait son effet, Bibiane Simard est désormais de retour au gymnase. «Toutes les semaines dans mon agenda, j’écrivais “entraînement”, et je reportais ça depuis le mois de juin.» À son grand bonheur, c’est désormais chose du passé et elle redevient peu à peu la personne active qu’elle était auparavant.

Entre 30 et 35 % des Québécoises ont recours à l'hormonothérapie.

Source : Société des obstétriciens et gynécologues du Canada

Informations supplémentaires

L’hormonothérapie fait depuis longtemps l’objet d’une grande controverse, amplifiée en 2002 avec la publication d’une étude américaine qui avait à l’époque fait beaucoup parler. Cette étude de la Women’s Health Initiative, menée auprès de 160 000 femmes, soutenait que l’hormonothérapie augmentait les risques d’infarctus, d’AVC et de cancer du sein. Suivant la publication de cette étude, un nombre considérable de femmes avaient cessé de prendre leur hormonothérapie.

De nos jours, la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada ne recommande pas aux femmes de prendre des hormones pour toute leur vie, mais seulement pour la période où les symptômes de ménopause sont les plus intenses. Toutes les hormones de remplacement sont fabriquées en laboratoire. Depuis un certain temps, on entend beaucoup parler des hormones dites «bio-identiques». En comparaison des hormones classiques qui sont fabriquées à partir d’urines de juments enceintes, ces hormones sont fabriquées à partir de molécules identiques à celles produites par les ovaires des femmes. Par contre, aucune étude ne prouve que ces hormones sont moins risquées que les hormones classiques que les femmes prenaient auparavant.