Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Ostéoporose : qui traiter ?

Émission du 29 septembre 2011

Toutes les femmes en ont entendu parler et la craignent un peu : l’ostéoporose, un problème de fragilisation des os qui peut entraîner de graves fractures. Depuis environ une vingtaine d’années, les compagnies pharmaceutiques mènent des campagnes agressives pour inciter les femmes d’un certain âge à consulter leur médecin afin de prévenir l’ostéoporose.

Résultat : des milliers de femmes prennent aujourd’hui des bisphosphonates alors qu’elles ne devraient pas. Et c’est inquiétant, car il s’agit d’un médicament qui représente des risques réels pour la santé.

Histoire de Louise Charlebois

Louise Charlebois, 73 ans, fait partie des femmes à qui les bisphosphonates ont causé plus de tort que de bien. Femme active et sportive, elle ne souffrait d’aucun problème de santé quand elle a commencé à prendre du Fosamax, sous recommandation de son médecin. Pendant 15 ans, elle prendra ce médicament sans se poser de question. Mais en fin de compte, elle découvrira qu’il lui aura causé d’importants problèmes de santé, et ce, sans aucun bénéfice apparent.

«J’ai commencé à prendre du Fosamax dans les années 1990, raconte-t-elle, parce que mon médecin me disait que j’avais une petite ossature et que les femmes ont besoin de suppléments de calcium pour bien vieillir et protéger leurs os.» À l’époque, elle ne s’est pas surprise de cette recommandation de son médecin puisque plusieurs femmes qu’elle connaissait prenaient elles aussi des bisphosphonates.

Dans les années qui ont suivi, Louise Charlebois a commencé à éprouver d’importants problèmes articulaires : «J’avais de la difficulté à marcher. J’avais mal aux genoux quand je montais et descendais un escalier, ce que je n’avais jamais senti auparavant. J’avais aussi mal aux épaules.» Croyant que ses douleurs étaient attribuables à l’arthrite, elle réussissait à les soulager en prenant des Advil, sans savoir qu’elles étaient avant tout le résultat de la prise prolongée de Fosamax.

De curatif à préventif

Disponibles sur le marché depuis les années 1990, les bisphosphonates sont des médicaments au départ développés pour traiter les problèmes d’ostéoporose, une maladie très fréquente qui touche les personnes de 50 ans et plus. Simples à utiliser et bien tolérés par la majorité des patients, leur champ d’application a par la suite été élargi. Les bisphosphonates ont ainsi commencé à être utilisés non seulement pour traiter l’ostéoporose, mais également pour la prévenir. Cette pratique est aujourd’hui remise en question, suite à la publication de nombreuses études scientifiques, notamment dans le New England Journal of Medicine.

Pharmacien et expert en produits de santé naturels, Jean-Yves Dionne fait partie de ceux qui dénoncent cette utilisation préventive des bisphosphonates. «On a médicamenté trop rapidement des femmes qui n’en avaient pas besoin», soutient-il. Il s’agit, selon lui, d’une pratique qui entraîne un risque de développer des effets secondaires et qui n’est plus soutenue par un consensus médical, comme ce l’était en 2003. À l’époque, rappelle-t-il, le mot d’ordre était «médication d’abord».

Aujourd’hui, ce consensus médical est bien différent. Il est plutôt suggéré de commencer la prévention par des suppléments et de réserver la médication pour les cas plus graves.

Professeur émérite en médecine sociale et médecine préventive à l’Université Laval, le Dr Fernand Turcotte est lui aussi très critique face à l’utilisation préventive des bisphosphonates : «En santé publique, on n’a jamais le droit d’offrir à des gens qui sont en bonne santé des services pour des motifs de prévention sans disposer au préalable de la preuve concrète que l’effet est bien réel.» Dans le cas précis des bisphosphonates, poursuit-il, la preuve a récemment été faite que certaines compagnies pharmaceutiques ont délibérément tenté de cacher ou de minimiser certains effets secondaires de ces médicaments. «C’est grave, soutient-il, surtout dans une perspective où on offre des médicaments pour des visées de prévention primaire. Puisque si on les offre en prévention primaire et qu’ils ne produisent pas vraiment l’effet recherché, on se retrouve donc avec un bénéfice zéro et des effets secondaires qui ne sont jamais négligeables.»

Professeure et interniste au CUSM de l’Université McGill, la Dre Suzanne Morin confirme que les connaissances scientifiques sur la prévention de l’ostéoporose ont évolué depuis 2003 et que les médecins ne sont désormais plus encouragés à utiliser les bisphosphonates de manière préventive.

Fernand Turcotte soulève toutefois un autre aspect du problème : les médecins ont, selon lui, de plus en plus de difficulté à jouer leur rôle premier et à déterminer le traitement qui convient le mieux à leurs patients. Au cœur du problème, soutient-il, on retrouve un biais systématique dans la recherche et dans la publication des études scientifiques – quand celles-ci ne sont pas carrément tronquées – ainsi qu’une incapacité du médecin moyen à comprendre ces publications. «Et ce n’est pas parce que les médecins sont imbéciles, précise-t-il, c’est parce que les canaux habituels qui devraient l’alimenter ont été corrompus.»

De sérieux effets secondaires

En 2010, Louise Charlebois a entendu parler de la publication d’une étude scientifique portant sur le Fosamax. Curieuse, elle l’a consultée pour apprendre, à sa grande surprise, qu’une prise prolongée de ce médicament pouvait entraîner toute une série d’effets secondaires, tous des problèmes dont elle avait elle-même souffert!

Parmi les différents problèmes décrits dans l’étude, l’un d’entre eux l’a particulièrement alertée : l’ostéonécrose de la mâchoire, c’est-à-dire une perte de masse osseuse dans la gencive. Elle avait justement consulté son dentiste à ce sujet, peu de temps avant, et celui-ci voulait lui reconstituer les os de la gencive. Peu à peu, les pièces du puzzle se mettent en place et Louise Charlebois comprend que nombre de problèmes qui l’affligent sont le résultat du Fosamax.

La Dre Suzanne Morin confirme que des études scientifiques ont relié plusieurs effets secondaires à la prise prolongée de bisphosphonates. Si l’ostéonécrose de la mâchoire est l’un de ceux qui ont davantage retenu l’attention médiatique, d’autres ne sont pas à négliger, comme l’apparition de nouvelles fractures chez les patients qui consomment ces médicaments depuis plusieurs années.

Marketing pharmaceutique

Mais comment ces médicaments ont-ils pu s’accaparer une telle part de marché en passant du traitement curatif au traitement préventif? Pour Jean-Yves Dionne, cette situation s’explique avant tout par la puissance de marketing des compagnies pharmaceutiques à l’endroit des professionnels de la santé : «On change le profil d’un médicament qui a sa place dans une pathologie dans une espèce de substance qui a des vertus de prévention, qu’on veut donner à un public beaucoup plus large, car c’est beaucoup plus payant. On a le même discours avec les statines pour le cholestérol chez les gens bien portants et avec l’Aspirine pour la prévention de la maladie cardiaque chez les bien portants. On veut élargir le marché!»

Des démarches judiciaires

Aujourd’hui, Louise Charlebois se dit convaincue qu’elle a été flouée et qu’elle n’avait pas besoin de prendre du Fosamax en prévention de l’ostéoporose. Si tous ses symptômes ont disparu depuis qu’elle a cessé d’en consommer, elle demeure choquée de son expérience. C’est la raison pour laquelle elle a décidé de se joindre à une démarche d’Option consommateurs pour entamer un recours collectif contre Merck, la compagnie pharmaceutique qui produit le Fosamax. Cette dernière fait actuellement l’objet de poursuites judiciaires au Canada et aux États-Unis. On l'accuse d'avoir omis d’informer adéquatement les patients quant aux risques réels associés à la prise de bisphosphonates.

Si la prescription de médicaments en prévention demeure controversée, les bisphosphonates ont tout de même fait leurs preuves dans le traitement des cas les plus sévères d’ostéoporose, où la médication peut réduire jusqu’à 50 % les risques de fractures les plus fréquentes, comme celles de la hanche qui peut être mortelle.

Des os fragiles

Jusqu’en décembre 2007, Denise Cayer ignorait complètement qu’elle souffrait d’ostéoporose. Mais après avoir subi deux fractures, l’une à la hanche et l’autre à l’épaule à la suite d’une chute, elle a découvert que ses os étaient beaucoup plus fragiles qu’elle ne le croyait.

Professeure et interniste au CUSM de l’Université McGill, la Dre Suzanne Morin explique que le diagnostic d’ostéoporose doit se faire en différentes étapes. Le médecin doit tout d’abord dresser l’histoire personnelle et familiale du patient pour établir son risque de développer l’ostéoporose. Le médecin doit également vérifier si la personne a déjà pris des médicaments qui pourraient affaiblir le squelette, si elle a subi des fractures dites «de fragilisation» après l’âge de 40 ans, si elle souffre de maladies inflammatoires ou si elle a eu des maladies plus graves dans son jeune âge. Au moment de l’examen physique, par la suite, le médecin doit mesurer la taille de la personne afin de vérifier si une perte de taille ne pourrait pas indiquer une fracture vertébrale non diagnostiquée. Une mesure de la densité osseuse est également nécessaire pour évaluer la force des os.

Suivant ses premières fractures, Denise Cayer est demeurée très craintive. Elle portait des crampons et transportait sa canne avec elle, même dans ses séances de physiothérapie. Lors d’une autre chute sur la rue, elle doit se faire aider par un passant et éclate en sanglots, craignant une autre fracture.

Le rôle des bisphosphonates

Si l’utilisation préventive des bisphosphonates suscite la controverse, il est clair qu’il s’agit de médicaments très utiles pour des personnes comme Denise Cayer. Car l’ostéoporose ne doit pas être prise à la légère : c’est une maladie qui entraîne de nombreuses conséquences sur la santé des personnes qui en sont atteintes, tout particulièrement des fractures, dont les plus graves peuvent mener à la mort.

Pour contrer l’ostéoporose, de nombreux médicaments sont actuellement sur le marché, explique Suzanne Morin. Les bisphosphonates sont les plus couramment utilisés. «Ce médicament se dépose à la surface active des os et empêche les cellules osseuses qui dégradent les os de fonctionner, précise-t-elle. Les cellules arrivent, ingèrent le médicament et deviennent dysfonctionnelles. La masse osseuse peut ainsi se stabiliser. C’est ainsi qu’on réussit à réduire le risque de fractures de 50 à 70 % sur trois ans.»

Jean-Yves Dionne reconnaît lui aussi que les bisphosphonates peuvent s’avérer très utiles, mais seulement pour les patients à risque de fracture élevé, soit des personnes avec une densité osseuse inquiétante, une masse musculaire minime, un équilibre précaire et de mauvais réflexes moteurs.

La prévention

Pour prévenir l’ostéoporose, il existe d’autres avenues que la médication. Pour la Dre Suzanne Morin, il est clair que l’exercice physique est indispensable, car il permet de renforcer la musculature et la santé des os. La vitamine D et le calcium s’avèrent également des alliés de choix : «Au niveau de la vitamine D, poursuit-elle, Ostéoporose Canada recommande aux personnes de 50 ans et plus un apport entre 800 et 2000 UI de vitamine D par jour. Au niveau du calcium, on recommande un apport total de 1200 mg par jour, et on recommande que la majorité de cet apport soit pris par l’alimentation.»

Louise Charlebois a bien tiré leçon de sa triste expérience : à l’avenir, elle entend bien s’informer davantage avant de prendre un médicament. Et même si elle reconnaît que des médicaments comme les bisphosphonates peuvent probablement s’avérer fort utiles pour certaines personnes, elle condamne la vaste utilisation préventive qui en a été faite.

Pour Jean-Yves Dionne, il est clair que la médication préventive est une avenue facile pour les médecins, souvent pressés par le manque de temps, qui n’ont qu’à se remettre aux résultats d’un test pour décider si un patient doit suivre ou non un traitement pharmaceutique en prévention.

En conclusion, la Dre Suzanne Morin rappelle que le message à retenir est simple : il faut cibler les personnes à risque et leur offrir le médicament approprié. Pour les autres, il demeure tout de même important de faire de la prévention, mais davantage par le biais de saines habitudes.

L’ostéoporose serait la cause de 70 à 90 % des 30 000 fractures de la hanche qui se produisent chaque année au Canada.

Source : Ostéoporose Canada

Informations supplémentaires

Les preuves s’accumulent contre les effets secondaires des bisphosphonates. En plus de causer des nécroses de la mâchoire, ces médicaments augmenteraient aussi le risque de fractures du fémur. Il s’agit d’un problème confirmé par plusieurs études publiées dans des revues spécialisées comme le New England Journal of Medicine.

Par contre, dans les faits, de nombreuses femmes continuent à prendre ces médicaments et il n’est pas toujours aisé de déterminer lesquelles doivent en prendre en prévention. Dans le cas de celles qui présentent un risque élevé de fractures, la question ne se pose pas, mais pour celles qui présentent un risque modéré de fractures, où faut-il trancher? Dans ces situations, le résultat des tests d’ostéodensitométrie est insuffisant, et le bon jugement du médecin est primordial.