Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Le nouveau visage des troubles alimentaires

Émission du 6 octobre 2011

Quand on a commencé à parler dans les médias des troubles de l’alimentation, il y a environ 35 ans, on a associé la boulimie, et surtout l’anorexie, exclusivement à l’adolescence. Mais depuis, le profil a beaucoup changé. Si bien qu’il n’est pas rare aujourd’hui qu’on voit dans les centres de traitement des femmes de 35, 45 ou même 60 ans. Et on voit aussi des hommes, même s’ils sont beaucoup moins nombreux.

Vous devez savoir que l’homme et la femme qui ont accepté de nous partager leur histoire ne sont malheureusement pas des cas d’exception. Car on en voit de plus en plus.

L’anorexie à 40 ans

Nathalie Lavoie, 46 ans, est descendue bien bas dans le cauchemar de l’anorexie. Pendant des années, elle s’est privée de nourriture, souhaitant en secret non seulement perdre du poids, mais tout simplement s’effacer et disparaître… En se maintenant constamment dans un tel état de privation, Nathalie a souvent repoussé les limites que son corps pouvait supporter. « Je me levais le matin et c’était vraiment très pénible, se souvient-elle. J’avais des étourdissements et j’avais peine à marcher dans la maison. »

Impuissants devant la détérioration de son état de santé, son conjoint et leur fille ont commencé à s’inquiéter sérieusement, sans toutefois savoir comment intervenir. Luc Maheu se souvient notamment qu’il était préoccupé par de nombreux symptômes de Nathalie, comme des troubles de concentration et d’importantes pertes de cheveux.

Directeur du programme des troubles de l’alimentation à l’Institut Douglas, le Dr Howard Steiger confirme que l’anorexie et les troubles alimentaires ne sont pas réservés aux adolescentes. Des études épidémiologiques soulignent même une augmentation de ces troubles dans la population adulte. Parmi les différentes hypothèses pouvant expliquer cette hausse, le Dr Steiger évoque les différentes pressions culturelles qui poussent les femmes à demeurer toujours très minces et d’apparence jeune. En clinique, il rencontre régulièrement des femmes plus âgées très préoccupées par leurs formes et leur taille. L'augmentation du nombre de chirurgies esthétiques témoigne également, souligne-t-il, de ce souci des femmes de correspondre à un modèle de minceur et de jeunesse.

Chez les hommes aussi

Les troubles alimentaires ne touchent pas que les femmes. Les hommes représentent 10 % des cas. Daniel, 55 ans en fait partie. Il souffre de troubles de l’alimentation depuis 35 ans. Pendant les 6 premières années, ces troubles se manifestaient surtout par des symptômes d’anorexie, mais par la suite, il devient gravement boulimique, et ce, pendant plusieurs années. Au plus creux de sa déchéance, il ne pesait pas plus de 93 livres.

« Je ne me contrôlais plus, je pleurais beaucoup, se souvient-il. J’avais l’impression de devenir fou. C’est à ce moment-là que ma famille m’a conduit à l’urgence. »

Chez les hommes, les troubles de l’alimentation ne se manifestent pas exactement de la même manière que chez les femmes. Très souvent, les hommes qui en sont atteints s’adonnent à de très intenses périodes d’activité physique. Pour Daniel, c’est ainsi que les premiers symptômes de troubles alimentaires se sont déclarés : il pouvait s’entraîner 2 à 3 heures par jour, puis ensuite marcher pendant 10 à 11 heures, en plus de sauter de nombreux repas. Régulièrement, il ne mangeait presque pas de la journée.

Mis à part l’obsession de l’exercice physique et de la musculation pour les hommes, les troubles alimentaires sont identiques chez les deux sexes, précise Howard Steiger. Tout autant que les femmes, les hommes qui en sont atteints partagent une phobie de la prise de poids, une peur d’engraisser et une préoccupation constante face à la consommation de calories.

Anorexie clandestine

Soucieuses de ne pas se faire démasquer, les femmes anorexiques développent souvent tout un arsenal d’astuces pour perdre davantage de poids sans attirer l’attention de leur entourage. Nathalie Lavoie se souvient notamment qu’après chaque souper, sous prétexte de décompresser du travail, elle sortait prendre une marche rapide de 45 minutes, pour brûler les calories consommées. Et même si elle se contentait toujours de minuscules portions alimentaires, elle n’hésitait pas à recourir aux laxatifs pour purger le plus d’aliments possible.

Nathalie se souvient également que la fin de semaine, elle s’efforçait de s’occuper toute la journée, par du ménage et diverses tâches, prétextant par la suite avoir manqué de temps pour manger : « Je faisais tout pour éviter de manger… et pour éviter d’en parler. »

Nombre d’anorexiques vivent ainsi, comme Nathalie, dans la clandestinité. « La personne devient experte à couvrir les traces de son trouble, explique Howard Steiger. Elle peut ainsi réussir à maintenir un comportement clandestin pendant des décennies. Et souvent, la famille n’est pas au courant parce que c’est réellement bien caché. »

S’il peut sembler surprenant que l’entourage ne soit souvent pas conscient de l’ampleur du problème, Howard Steiger rappelle que l’anorexie est basée sur de nombreuses valeurs culturelles, comme la minceur et le conditionnement excessif. Et comme il s’agit de comportements souvent socialement acceptables, il n’est pas toujours aisé de faire la différence entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.

Des individus plus à risque

Même si nous vivons dans une société qui favorise la minceur, tous ne deviennent pas anorexiques ou boulimiques pour autant. Il semble que certains individus seraient plus à risque de le devenir, surtout lorsqu’ils sont exposés à certains déclencheurs, comme un régime alimentaire. « On ne peut pas développer un trouble alimentaire sans faire un régime, explique Howard Steiger. Le régime est le déclencheur ultime, car il entraîne l’action de certains neurotransmetteurs clés dans le cerveau. Et pour les gens qui portent une susceptibilité génétique pour une dérégularisation de certains de ces systèmes, ou pour le risque de troubles alimentaires, le régime devient un comportement très dangereux qui peut activer le trouble de l’alimentation. »

« La personne qui développe un trouble alimentaire ne le développe pas par manque de force psychologique ou de caractère, ou parce que sa famille est dysfonctionnelle, poursuit le Dr Steiger. Elle porte une vulnérabilité biologique. Ce sont des troubles qui ont un comportement héréditaire très remarquable. » Les cas d’anorexie chez les jumelles identiques sont d’ailleurs assez éloquents : quand une jumelle souffre d’anorexie, l’autre va l’avoir dans les deux tiers du temps.

Réapprivoiser la nourriture

Les adultes sont experts pour cacher leur anorexie ou leur boulimie. On estime d’ailleurs que pour chaque adulte diagnostiqué, au moins un autre vit son drame dans l’anonymat.

Pour les médecins, il est ardu d’établir un diagnostic de trouble alimentaire lorsqu’il survient à un âge tardif. Car il est facile d’attribuer les conséquences d’une privation de nourriture à un phénomène naturel de vieillissement. L’autre facteur qu’il faut prendre en considération, c’est que ces adultes, encore plus que les jeunes, hésitent à se faire soigner parce qu’ils ont honte.

La honte

Aujourd’hui, Daniel tolère mieux l’idée qu’il souffre d’un trouble alimentaire. Mais au départ, cette situation l’accablait de honte : « Au début, j’étais convaincu que c’était une “maladie de femmes”. Je croyais que c’était une anomalie de ma personnalité, une sorte de faiblesse de caractère absente chez les autres hommes. Je n’avais jamais entendu parler d’un homme souffrant de ces troubles. »

Pendant longtemps, Daniel a vécu dans le déni, même s’il sentait bien que quelque chose n’allait pas. « J’étais si en colère contre moi quand je ne perdais pas de poids; c’était anormal. »

Une maladie parfois mortelle

En plus des nombreux problèmes de santé qu’elle peut entraîner, l’anorexie entraîne un risque de décès réel. En fait, il s’agit du problème de santé mentale qui représente le plus haut taux de mortalité, précise le Dr Howard Steiger. « Au moins 5 % des gens qui en sont atteints vont éventuellement en mourir. La moitié par cause médicale et la moitié par suicide, car c’est un mode de vie qui devient invivable. »

La bonne nouvelle, toutefois, c’est que la grande majorité des conséquences médicales attribuables à l’anorexie et la boulimie peuvent être renversées lors du rétablissement de bonnes habitudes alimentaires. Par contre, certaines séquelles peuvent être irréversibles, comme la perte de calcium dans les os et l’ostéoporose, la perte des menstruations et l’infertilité.

L’insuffisance cardiaque représente la complication médicale la plus fréquente de l’anorexie. Celle-ci apparaît lorsque l’indice de masse corporelle (IMC) descend sous la barre de 15. Habituellement, l’IMC se situe autour de 22. Les personnes obèses ont un IMC de 28 ou 30. À moins de 15, le cœur n’arrive plus à pomper suffisamment et l’insuffisance cardiaque s’installe.

La dépression représente une autre complication fréquente des troubles alimentaires.

Encore plus fréquente que l’anorexie, la boulimie entraîne d’autres complications médicales, en raison de l’alternance entre les épisodes de gloutonnerie et de privation alimentaire. Étant donné que les boulimiques se font très souvent vomir après avoir mangé, ils peuvent notamment se causer des désordres électrolytiques, comme la perte de potassium par exemple.

La thérapie

Après des années de privation alimentaire, Nathalie Lavoie en a eu assez. Lasse de se voir maigre, malade et souffrante, elle ne supportait plus l’image que lui projetait son miroir. Elle a finalement choisi d’en parler avec son médecin qui lui a recommandé de suivre une thérapie à l’hôpital Douglas.

À l’idée de cette thérapie, une idée l’angoissait : serait-elle la plus vieille du groupe? Si cette crainte s’est avérée fondée, Nathalie a tout de même réussi à suivre tout le programme de 16 semaines, 4 jours par semaine.

« La première semaine a été très difficile, confie-t-elle. J’avais l’estomac renfermé et manger me donnait des maux de tête, des ballonnements et un inconfort très difficile à tolérer. »

Au cours de cette thérapie, personne n’est pas forcé à manger, précise le Dr Steiger. La thérapie vise plutôt à convaincre la personne qu’il est dans son intérêt de recommencer à s’alimenter. Parmi les différents objectifs, les intervenants tentent notamment de renverser les croyances qui font croire à la personne qu’elle est en danger de mort si elle mange ou qu’elle risque de prendre trop de poids.

Pour Daniel, l’expérience de la thérapie s’est avérée salutaire : « Ce que la thérapie m’a apporté au fil des ans, c’est la compréhension de l’origine de mes troubles alimentaires. En thérapie, je me concentre maintenant sur la mise en pratique des habiletés que j’ai acquises dans un milieu où je suis soutenu. Mais je veux aussi être en mesure de les mettre en pratique à l’extérieur. »

En complément de la psychothérapie, il existe également certains médicaments qui peuvent aider à contrecarrer les troubles alimentaires. Pour les personnes atteintes d’anorexie, il existe notamment des médicaments qui permettent de corriger les niveaux ou les échanges de dopamine. Ce neurotransmetteur pourrait être impliqué dans l’angoisse obsessionnelle associée à l’anorexie. « La dopamine joue dans l’anxiété, mais aussi dans le renforcement, explique le Dr Steiger. On croit même qu’elle peut expliquer pourquoi certaines personnes sont portées à ne pas manger quand les autres trouvent ça très renforçant de bien manger. »

La guérison

Aujourd’hui, Daniel se sent sur la voie de la guérison, mais il demeure fragile : « Quand je suis faible, quand je laisse aller les choses, quand je suis fatigué ou quand je n’ai pas mangé, alors les voix des troubles de l’alimentation reviennent très présentes. C’est pourquoi, sur le chemin de la guérison, je devrai avoir une routine très stricte pendant quelques années. » Parmi les nombreuses contraintes auxquelles il doit faire face, Daniel sait qu’il devra notamment manger tous ses repas et ses collations en entier, surveiller son niveau d’activité et prendre bien soin de lui.

Nathalie sent elle aussi qu’elle conserve une certaine fragilité : « Parfois, c’est difficile de manger. À l’occasion, ça arrive encore que j’aie peur, mais j’ai toujours cette voix intérieure qui me dit que je ne dois pas retourner en arrière. Parce que je ne veux pas revivre ce que j’ai vécu pendant les 16 semaines de thérapie. Ça a été trop souffrant, au point de vue physique et psychologique. »

Parmi les nombreux changements, Nathalie constate avec bonheur qu’elle se trouve désormais beaucoup plus belle qu’avant : « Avant, quand j’étais jeune, tout ce que je voulais, c’était fondre et être dans mon petit coin, pour ne pas paraître. Et avant, j’avais une peau verdâtre et maintenant, depuis que j’ai recommencé à manger, j’ai un bien meilleur teint. Quand je me regarde dans le miroir le matin, quand je pars pour travailler, je me trouve resplendissante. Et je me demande comment j’ai pu tomber aussi bas pendant tant d’années. »

Au Québec, on évalue que de 5 à 8% des femmes développeront des troubles alimentaires à différents degrés au cours de leur vie.

Source : Programme d’intervention des troubles de conduites alimentaires (PITCA) au CHUQ

Ressources : deux établissements qui traitent les adultes aux prises avec des troubles alimentaires

Institut Douglas
Programme des troubles de l'alimentation
6603-6605, boulevard LaSalle
Montréal (Québec) H4H 1R3
514 761-6131, poste 2895
http://www.douglas.qc.ca/pages/view?section_id=146

Programme d’intervention des troubles de conduites alimentaires (PITCA) au CHUQ
http://www.chuq.qc.ca/fr/les_soins/psychiatrie/psychiatrie_pitca.htm

Ressource communautaire
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