Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Retrouver la mémoire

Émission du 27 octobre 2011

Le 19 mai 2007, Élianne Parent se rend dans une fête pour célébrer ses 18 ans. Elle sera victime ce soir-là d’un grave accident de la route causé par un conducteur ivre. Un scénario digne des pires cauchemars de tous les parents.

Après un traumatisme crânien sévère et un coma de deux mois, Élianne se réveille privée de sa mémoire et de tous ses souvenirs. Depuis, elle a fait des progrès spectaculaires, grâce entre autres à un traitement très prometteur qu’on expérimente ici pour la première fois : la stimulation transcrânienne.

Un cas très rare d’amnésie totale

L’histoire d’Élianne Parent est exceptionnelle, non seulement par l’immensité des progrès qu’elle a réalisés depuis son réveil du coma, mais également par la gravité et la nature de son amnésie. Un cas unique, explique Cyril Schneider, chercheur en neurosciences cliniques au CHUQ de l’Université Laval : «Quand elle s’est réveillée, Élianne était totalement amnésique. Elle ne se souvenait pas d’une seule seconde de sa vie avant l’accident. Elle a dû tout réapprendre, même à reconnaître son père et sa mère…» En plus de cette amnésie rétrograde totale, Élianne souffrait également d’un grave déficit au niveau de sa mémoire antérograde : elle était pratiquement incapable de fixer les nouvelles informations. À cette amnésie totale rare s’ajoutait également une grave agnosie visuelle, qui empêchait Élianne de reconnaître plusieurs objets ou de distinguer, par exemple, un chat d’un chien. L’accident n’avait donc pas privé Élianne de sa mémoire uniquement, mais aussi de toute son autonomie.

Très impliquée dans la réhabilitation de sa fille, Jocelyne Parent se souvient qu’à cette époque, Élianne avait une mémoire d’une durée d’à peine 30 secondes. «Elle ne reconnaissait non seulement plus les gens, raconte-t-elle, mais elle ne reconnaissait pas non plus les choses.» Aussi surprenant que cela puisse paraître, Élianne avait notamment de la difficulté à distinguer un chandail d’un pantalon, ce qui lui causait beaucoup de difficultés lorsqu’elle devait s’habiller.

Le début des traitements

Cyril Schneider a rencontré Élianne il y a deux ans. Sa mère, Jocelyne Parent, l’avait contacté après avoir entendu parler de ses recherches en stimulation du cerveau. Habituellement, Cyril Schneider travaille avec des personnes qui ont des problèmes moteurs, mais après avoir entendu parler des problèmes de mémoire d’Élianne, il a soupçonné que la stimulation transcrânienne pouvait également être bénéfique pour traiter ses problèmes de mémoire épisodique (qu’on appelle aussi la mémoire à long terme).

«Le travail qu’on fait avec Élianne est une première mondiale, explique Cyril Schneider, parce qu’on utilise des hypothèses de la recherche sur les accidents vasculaires cérébraux. Dans le cas d’Élianne, ce n’est pas une lésion focale ou très délimitée comme un accident vasculaire cérébral, mais c’est un traumatisme crânien qui est diffus. Mais on ne savait pas au départ si elle était plus touchée d’un côté que de l’autre.»

Après les premiers examens, Cyril Schneider a découvert que l’hémisphère droit était davantage atteint et qu’une certaine quantité de neurones étaient morts. Des examens neuropsychologiques ont également permis de constater qu’Élianne ne souffrait pas de problème d’encodage de la mémoire épisodique, mais plutôt de récupération de l’information. Ces problèmes s’expliquaient par le fait que l’hémisphère droit endommagé ne s’activait pas bien en raison d’un mauvais fonctionnement des réseaux de neurones de cet hémisphère. Il semble également que ces derniers ne communiquaient pas efficacement avec ceux de l’hémisphère gauche, lors de la récupération d’informations mémorisées.

La naissance d’une volonté hors du commun

«Quand je suis sortie de l’hôpital, quand j’étais en réadaptation, ça m’a pris du temps avant de réaliser la vérité, se souvient Élianne. J’ai réalisé que j’étais handicapée et que j’étais en chaise roulante. J’avais 18 ans. J’ai réalisé que c’était jeune et que j’allais passer ma vie sur une chaise roulante.» Cette prise de conscience a ensuite fait place à la colère et à un refus de baisser les bras : «J’ai eu peur d’être malheureuse, assise sur ma chaise roulante toute ma vie. Alors j’ai décidé que j’allais faire mon possible pour atteindre tout ce que je peux atteindre.»

Les premiers résultats

Une fois qu’il a mieux compris la nature et les fondements des problèmes de mémoire d’Élianne, Cyril Schneider a décidé de l’intégrer dans un programme de recherche qui utilisait le même protocole qu’avec des patients atteints d’accidents vasculaires cérébraux. L’objectif : réactiver l’hémisphère droit endommagé, le droit dans le cas d’Élianne.

Après trois semaines, les traitements ont commencé à porter leurs fruits. Jocelyne Parent se souvient des premiers signes de succès : «Après les toutes premières séances, on n’a pas vu une grande différence, se souvient-elle. Élianne rencontrait Cyril Schneider, mais après les séances, elle ne pouvait pas me dire ce qu’elle avait fait au laboratoire. Et après la troisième séance, en revenant en voiture, Élianne s’est mise à nous raconter en détail tout ce qu’elle avait fait au labo.» Après confirmation avec le chercheur que les souvenirs d’Élianne étaient bien exacts, toute la famille pouvait enfin pousser un soupir de soulagement : Élianne était sur la bonne voie!

Mais comment la stimulation transcrânienne a-t-elle pu entraîner des effets aussi rapidement sur un cerveau aussi sérieusement endommagé que celui d’Élianne? «Quand Élianne a été stimulée, explique Cyril Schneider, on a réactivé cette partie de son cerveau qui contrôle la mémoire épisodique et notamment la récupération, et dans ses efforts de tous les jours pour récupérer sa mémoire, cette zone-là a davantage récupéré qu’avant étant donné qu’elle était réactivée.»

Après ces trois premières semaines de traitement, Élianne a poursuivi cette première phase de traitement. Bilan de l’opération, après un total de 10 semaines : ses améliorations en laboratoire ont fait un bond fulgurant – passant d’un taux de réussite de 20 % à 100 % –, et ses deux formes de mémoire, épisodique et antérograde, se sont grandement améliorées.

Sur la voie de la guérison

Aujourd’hui, Élianne est une tout autre jeune femme. Même si ses problèmes de mémoire sont loin d’être complètement résorbés, elle peut maintenant se souvenir des événements passés, autant ce qu’elle a fait la veille que le mois précédent. Par contre, sa mère remarque qu’Élianne doit parfois déployer beaucoup d’efforts pour se remémorer certaines choses, et que cela peut lui causer un très grand stress.

Sereine, Élianne soutient qu’elle ne s’est pas fixé de but précis face à l’amélioration de sa mémoire, autrement que de toujours viser à l’améliorer et à atteindre le maximum de ses capacités. Et comme son cas est unique, Cyril Schneider lui-même ne sait pas à quels résultats Élianne peut s’attendre à long terme. Avec beaucoup d’humilité, il soutient d’ailleurs que ses interventions ne font qu’ouvrir une fenêtre thérapeutique et qu’Élianne fait elle-même le reste.

La détermination d’Élianne

Lorsqu’on subit un traumatisme crânien, la motivation est l’élément clé de la réussite de la réadaptation. Et ça, Élianne l’a compris : elle se dévoue corps et âme à sa réadaptation, à plusieurs niveaux d’ailleurs. Parce que réactiver la mémoire fait appel à beaucoup plus que la neurostimulation.

Une jeune femme organisée

Aujourd’hui, Élianne ne sort plus sans son iPhone. Car à défaut de pouvoir compter sur sa mémoire, encore bien souvent défaillante, elle a pris l’habitude de tout consigner dans son téléphone intelligent qui est devenu, en quelque sorte, la prolongation de sa mémoire.
Elle utilise également un agenda et une feuille d’activités qui l’aident à ne rien oublier. Cette organisation n’est qu’un exemple de sa grande motivation à retrouver la mémoire et reprendre le contrôle de sa vie.

Pour le chercheur Cyril Schneider, il est clair que les traitements de neurostimulation ne peuvent pas à eux seuls expliquer les spectaculaires progrès d’Élianne. Sa détermination et son engagement dans sa réadaptation contribuent également au succès de sa démarche.

La méthode Padovan

En plus des séances de neurostimulation qu’elle reçoit au CHUQ, Élianne suit également des traitements de réorganisation neurofonctionnelle avec l’ergothérapeute Isabelle Therrien. Il s’agit d’une méthode peu connue, qui fait appel à la plasticité neuronale, qu’on appelle la méthode Padovan.

«En combinant la neurostimulation avec une thérapie, la neurostimulation active ces zones du cerveau et ces dernières sont plus prêtes à comprendre la thérapie, explique Cyril Schneider. Le fait qu’Élianne soit très active au niveau physique fait que son système est tout le temps en train de travailler. De là à dire que son entraînement physique aide à l’amélioration de sa mémoire, évidemment c’est un grand pas, mais on sait qu’il y a beaucoup de relations entre tout ce qui est sensori-moteur dans notre système : le codage d’informations sensorielles, le contrôle moteur des mouvements et les fonctions cognitives. Alors, il est certain que toute l’activité physique qu’elle peut faire l’aide à rester active et aide son cerveau à mieux fonctionner.»

Isabelle Therrien explique que la réorganisation neurofonctionnelle s’appuie sur trois principes, notamment celui selon lequel la répétition de mouvements avec un certain rythme et une régularité permet au système nerveux central de créer une empreinte des premiers mouvements. Cette approche utilise notamment les différentes étapes du développement des bébés, comme la marche à quatre pattes, ainsi que des stimulations auditives telles que des comptines ou des poèmes, afin de créer de nouveaux liens entre les neurones et les synapses.

Une détermination hors du commun

Alliée indéfectible de sa fille depuis quatre ans, Jocelyne Parent est témoin au quotidien de la grande volonté d’Élianne : «Élianne est toujours en train de travailler. Ce n’est pas compliqué. Pour elle, marcher c’est un travail. Elle sait qu’elle fait des progrès, même si des fois, elle aimerait qu’ils soient plus rapides et que ce soit moins difficile, mais en général, elle est plutôt optimiste.»

Quatre ans après son accident, Élianne est très consciente qu’elle a fait des progrès exceptionnels. Et même si elle s’interroge parfois sur son avenir, elle demeure optimiste de continuer à acquérir davantage d’autonomie. À 22 ans, elle songe maintenant à éventuellement quitter la résidence de ses parents pour voler de ses propres ailes et elle souhaite avant tout pouvoir être heureuse malgré ses difficultés.

«Je n’ai pas de rêve précis, confie-t-elle. J’ai tellement une vie instable, je ne sais tellement pas dans quoi je vais m’embarquer dans la vie – ce que je vais faire, avec qui je vais vivre, si je vais avoir des enfants… Je ne le sais tellement pas, que je ne me fixe pas d’objectif précis autre qu’être heureuse et aider les gens.»

Informations supplémentaires

– S’il est clair que les traitements de stimulation transcrânienne sont très efficaces dans le cas d’Élianne Parent, il est important de savoir qu’il s’agit de traitements expérimentaux. Ils font partie d’un protocole de recherche et ne sont pas encore offerts en clinique.

– On croyait autrefois que les dommages au cerveau étaient irréversibles. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien et qu’au contraire, le cerveau peut créer de nouvelles connexions grâce à la plasticité neuronale. D’autres techniques, comme des exercices de mémorisation, peuvent également stimuler la plasticité neuronale.

– Même s’il s’agit d’approches scientifiquement démontrées, il n’en demeure pas moins que le principal facteur de réussite demeure la motivation. Et Élianne en est certainement la preuve.