Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Le portrait

Le pionnier de la médecine sur mesure… pour les adolescents du Québec

Émission du 12 octobre 2006

Le pédiatre Jean Wilkins est directeur de la section de médecine de l’adolescence à l’hôpital Sainte-Justine, unité qu’il a fondée au milieu des années 70. C’était alors une première au Canada.
À l’époque, l’adolescent ne faisait l’objet d’aucune attention particulière en médecine; il s’intégrait à la médecine pédiatrique. Les connaissances de la médecine des adolescents se sont donc enrichies au fil de la pratique sur le terrain, et suivant les modes et les courants d’une société en changement. Les besoins des adolescents soignés par le docteur Wilkins ont ainsi traversé bien des phases : de l’abus des drogues à l’anorexie en passant par la détresse engendrée par le phénomène croissant du divorce des parents, les MTS, les tentatives de suicide. Aujourd’hui, ce sont les troubles de l’alimentation des ados qui le préoccupent le plus. Ses «petites anorexiques», comme il les appelle.

Régulièrement consulté par les médias, enseignant, conférencier reconnu internationalement, le Dr Wilkins prend fait et cause pour ses protégés, à l’encontre parfois de certains de ses confrères. Il n’a pas la langue dans sa poche, il aime les ados qui, en retour, lui font confiance. Il critique notamment l’acharnement du corps médical envers les adolescents obèses et le système scolaire qui met l’accent beaucoup trop sur la performance académique au détriment du développement de la personnalité.

Voici un extrait des propos recueillis lors de l’entretien que le Dr Wilkins nous a accordé :

Comment en êtes-vous venu à devenir médecin pour les adolescents?
Je me destinais à la pédiatrie. En 1972, à Sainte-Justine, il n’y avait pas de secteur spécifique pour les adolescents. Ils se fondaient aux 5-18 ans. C’est à ce moment que les ados sont devenus une entité démographique importante. C’était le début de la contre-culture, de la drogue et des nouvelles pathologies associées à la consommation de drogue et de la sexualité adolescente qui sortait de la clandestinité. On se retrouvait aussi avec des cohortes d’adolescents qui survivaient à des maladies chroniques, comme la fibrose kystique, parce qu’on avait amélioré les soins. 

À Sainte-Justine, le directeur de la pédiatrie, Luc Chicoine, m’a donc demandé de créer un secteur de médecine de l’adolescence. Ça existait aux États-Unis depuis quelques années.
J’ai accepté, bien que mon plan de carrière était de terminer mes études et de revenir pratiquer à Valleyfield. Je suis parti faire une année de formation en médecine de l’adolescence, en 1973-1974, à New York, puis je suis revenu ouvrir le secteur d’adolescence à Sainte-Justine, en 1975, en même temps qu’enseigner à l’Université de Montréal la médecine de l’adolescence. Tout s’est fait en même temps! On a ouvert la 1re unité d’hospitalisation spécifique pour adolescents au Canada.

Qu’est-ce que cela implique, la médecine de l’adolescence?
Le cœur de l’adolescence, c’est la croissance : physique, psychologique au plan social, dans un environnement économique et socio-culturel particulier. Ce qui fait que chaque génération d’adolescents a ses particularités.
J’ai connu les problèmes de dope et de sexualité, la problématique du divorce, qui ne s’est pas fait sans répercussions. On leur disait : vous êtes assez vieux pour comprendre. Oui, mais ils avaient de la peine! Au début, la clientèle des années 70 était très difficile : les morphinomanes squattaient l’urgence de Sainte-Justine. Tout le monde en avait peur. Personne ne savait quoi faire avec eux! Accueillir la différence, sans porter de jugement, sans avoir peur. Ils jouaient avec leur vie, la moitié de ces jeunes sont morts d’overdose à cette époque.

Après la drogue, ça a été les tentatives de suicide, on en avait tous les jours. Ça a diminué beaucoup et ils sont maintenant en psychiatrie. Au début des années 80, on a commencé à recevoir les jeunes filles aux prises avec des troubles de comportements alimentaires. Je pensais que ce serait comme pour les autres clientèles et aller en diminuant. Mais ça ne diminue pas.

Comment vous voyez votre rôle de médecin auprès des ados?

Mon rôle avec les ados est de créer un lien. On accueille et on accompagne. Je les prends du point A et j’essaie de les amener au point B. Après, c’est peut-être un autre intervenant qui devra prendre le relais jusqu’au point suivant. On doit éviter les affrontements avec les ados, ça ne donne rien. Ça n’est pas moi qui dois gagner, mais eux.

Comment expliquez-vous que les ados vous aiment?

Parce que mon approche n’est pas un affrontement. Je suis capable de créer des liens, de baser une relation sur le respect et le temps. En accompagnement, il faut être prudent dans les gestes qu’on pose. C’est tellement facile de nuire dans nos interventions. 

Que pensez-vous de la place qu’on donne aux ados dans notre société? Est-ce qu’on leur en demande trop?
Chaque génération a ses particularités, ses difficultés, ses enjeux. On finit toujours par s’en tirer. J’ai toujours de l’espoir en autant qu’on leur laisse de la place pour exprimer leur créativité. Je ne sais pas si le milieu scolaire permet toujours l’expression de cette créativité. Dans la performance, ce qu’il faut voir derrière, ce sont les techniciens de l’apprentissage. Les «bollés» apprennent à apprendre, ça ne veut pas nécessairement dire qu’ils ont plus de culture, mais ils savent comment répondre à ce qu’on leur demande à l’adolescence, il faut que tu te développes, t’es plus qu’un bulletin! Je me questionne : est-ce qu’on leur rend service?

L’anorexie, on n’était pas confronté à ce problème dans les années 70. Pourquoi est-ce que maintenant, ça explose?

L’adolescence est une période de croissance, de développement. Les problèmes psychosociaux, ce sont souvent les conséquences d’une difficulté à traverser cette période exigeante. Les troubles alimentaires, c’est une façon de geler son adolescence, comme avec la dope. Les grossesses à l’adolescence, c’est la même chose. Ce sont des échappatoires à l’adolescence qui traduisent une fragilité de l’ado.
Il faut nous distancier des autres pour développer notre propre identité. On ne peut plus être l’autre, il faut être soi. On disait toujours que les ados atteints de troubles alimentaires, c’était des enfants modèles. On a corrigé en précisant que ce sont des enfants «modelés».
On est dans une société de plus en plus exigeante et on ne respecte pas toujours les rythmes des individus. Quand j’interviens, je vois les patients au jour le jour, un à un. La seule façon qu’on peut être utile à ces enfants-là, c’est de respecter leur rythme de changement.

Qu’est-ce qui vous motive encore à faire ce travail après 33 ans?

Quand je suis en consultation, je suis à l’aise, je suis heureux! Je commence à connaître les adolescents! J’en ai vu des cas! Il faut croire aux enfants, aux ados et à l’originalité de chaque génération! 

 

Ressources:

Médecine de l’adolescence à Sainte-Justine

centre de rendez-vous:  (514) 345-4721