Une pilule une petite granule

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60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Histoire de cas

Lucie Raymond : apprendre à faire son deuil

Émission du 24 novembre 2011

L’été des 16 ans de Lucie Raymond a été marqué par un drame. Le 5 juillet 1970, son père prend l’avion pour Los Angeles afin de se rendre à une réunion de travail. Après une escale à Toronto, l’avion sera pulvérisé en plein vol. Ce n’est que 40 ans plus tard qu’elle comprendra que tous les symptômes psychologiques et physiques qu’elle ressentait depuis tant d’années étaient liés à cette mort tragique.

Une mort soudaine

À 16 ans, comme bien des adolescentes, Lucie Raymond avait l’habitude de s’opposer à son père. Elle était même très heureuse à l’idée qu’il s’absente pour deux semaines. Mais quand elle a appris qu’il était décédé dans un accident d’avion en Ontario, la culpabilité et le sentiment de responsabilité se sont installés en elle très profondément, pour la ronger des années durant.

Malgré toute l’ampleur du drame, Lucie Raymond et sa mère n’ont jamais été invitées à se rendre sur les lieux du drame. Et comme toutes les autres familles de victimes décédées dans le même accident, elles ont été complètement exclues du processus d’enquête et de recherche des corps. «Je ne sais pas si on a retrouvé le corps de mon père, raconte-t-elle. Je ne le saurai jamais.»

Coupée de ses émotions

Brisée par la tristesse et l’incompréhension, Lucie Raymond ne réussissait toutefois pas à pleurer et à exprimer ses émotions. Elle avait au contraire l’impression d’être bien punie pour les mauvaises pensées qu’elle avait eues à l’égard de son père. «Je ne savais pas comment vivre avec ça, se souvient-elle. Je n’avais personne à qui parler de ça.»

De longues années plus tard, Lucie Raymond sera victime de nombreux symptômes physiques et psychologiques, notamment des troubles paniques et une peur viscérale de perdre les gens qu’elle aimait.

Les lieux du drame

Un jour, par des recherches dans Internet, Lucie Raymond a réussi à retracer le champ où l’avion de son père s’était écrasé. Avec son conjoint, elle a décidé de s’y rendre pour retrouver le site de l’accident. En arrivant sur les lieux, après avoir marché longtemps dans les champs, elle a commencé à repérer des fils et des morceaux de métal. Un peu plus loin, les débris ont commencé à se faire plus nombreux : morceaux de fuselage, vis, boulons, siège éventré… «C’était apocalyptique comme image, se souvient-elle. Et là, j’ai vécu ce que je n’avais jamais vécu avant : un abandon, une crise… Je pleurais, je ramassais ça et je trouvais ça innommable. Ça ressemblait à une cour à scrap.»

Ce que Lucie Raymond a vécu ce jour-là, c’est une phase du deuil que les spécialistes appellent «le choc». Malheureusement, elle aura attendu 37 ans avant de vivre ce passage nécessaire. Par la suite, elle a éprouvé une très grande colère, un autre sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti à la suite de la mort de son père.

Une émouvante commémoration

Trois ans plus tard, un nouveau promoteur a acheté les terres qui abritaient le site de l’accident. Ce n’est que par la suite qu’il a découvert qu’un tragique accident y avait eu lieu, et il a décidé d’y organiser une activité spéciale à la mémoire des victimes pour commémorer les 40 ans de l’accident et rassembler les familles des 109 victimes.

«On a été reçus comme des princes, raconte Lucie Raymond. Il y avait de la musique, des violons, c’était magnifique. Le promoteur avait même fait installer de la tourbe pour qu’on puisse marcher pour se rendre jusqu’au champ, alors qu’avant on marchait dans la boue.» Autre délicatesse particulière : le promoteur avait acheté 109 roses blanches qu’il a remises à chacune des familles.

Pour Lucie Raymond et toutes les autres personnes rassemblées pour l’événement, ce fut un immense moment d’émotion. Car jamais ces familles ne s’étaient rencontrées depuis l’accident. «On s’est pris dans les bras, raconte-t-elle. On se pleurait dans les bras et sur l’épaule, sans retenue. On n’avait pas besoin… on comprenait…»

Lucie Raymond est revenue transformée de cette rencontre. «Je flottais… Pourquoi ça n’a pas été fait il y a quarante ans?»

Le deuil pathologique

Aujourd’hui, les compagnies aériennes prennent le deuil beaucoup plus au sérieux qu’auparavant. Les familles sont aujourd’hui invitées à se rassembler et à se recueillir à la mémoire des victimes. Un monument peut aussi être érigé sur les lieux de l’accident – ou sur la côte si l’accident a eu lieu en mer – afin de rassembler les familles autour d’un point de ralliement. Des cérémonies sont aussi organisées pour que les familles puissent se rencontrer et échanger leurs émotions.

Il est important pour les familles de victimes de traverser différentes étapes de deuil. Autrement, elles risquent de développer ce que les spécialistes appellent un «deuil pathologique».

Répertorié dans le fameux DSM-IV, le grand répertoire des maladies psychiatriques, le deuil pathologique est difficile à définir puisque les symptômes sont semblables à ceux d’un deuil normal, mis à part que leur intensité et leur durée sont beaucoup plus importantes. Dans certains cas, ces symptômes peuvent également inclure des troubles d’anxiété généralisée, des crises de panique ou des symptômes davantage psychotiques, comme des hallucinations et des préoccupations pour des idées irrationnelles, ainsi qu’une très importante atteinte de la capacité de fonctionner.

Il semble malheureusement que le deuil pathologique soit de plus en plus répandu dans nos sociétés modernes. Pressés par le temps, les gens doivent souvent traverser les différents rituels beaucoup plus rapidement qu’auparavant, quand ils ne sont pas carrément escamotés. Pourtant, il s’agit d’étapes très importantes pour l’équilibre mental des proches d’une personne décédée.