Une pilule une petite granule

Émission disponible en haute définition

Diffusion terminée

Diffusion :
Diffusion terminée
Durée :
60 minutes

Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Accumulateurs compulsifs : quand les objets prennent toute la place

Émission du 19 janvier 2012

Certains troubles de santé mentale sont bien mystérieux. C’est le cas de l’accumulation compulsive. Le sujet intrigue tellement qu’il est actuellement traité dans une série de télévision américaine qui obtient un succès retentissant.

Les gens qui souffrent d’accumulation compulsive se retrouvent complètement submergés par des objets qu’ils accumulent au fil des ans. Tellement qu’ils finissent par avoir de la difficulté à se déplacer dans leur propre maison – une situation qui génère beaucoup d’angoisse et de souffrance.

Des piles de magazines entassés aux quatre coins de la maison. Des armoires et des comptoirs surchargés. Des vêtements suspendus dans les cadres de porte. Des dizaines de boîtes empilées pêle-mêle dans toutes les pièces. Un véritable capharnaüm. Et pourtant, Sylvie Royer vit dans cet appartement depuis des années. Des années au cours desquelles elle n’a cessé d’accumuler des objets de toutes sortes, à un point tel que le chaos a réellement pris le dessus sur sa vie personnelle.

Parfaitement consciente et lucide face à son problème d’accumulation compulsive, Sylvie associe le début de cette lente descente aux enfers à une rupture amoureuse qu’elle a vécue il y a une vingtaine d’années. Hypersensible et fragile dans ses relations avec les autres, elle comprend aujourd’hui qu’elle est allée chercher dans cette perpétuelle accumulation de matériel une forme de protection : «J’ai l’impression de me chercher à travers les objets, explique-t-elle, chercher un peu qui je suis. Il y a peut-être un désir de se protéger de l’extérieur, ça fait un peu comme un effet de cocon.»

René Pruneau souffre lui aussi du même trouble mental. «Les objets autour de nous, c’est une muraille, un château, et en même temps, c’est un piège», décrit-il avec philosophie. Tout comme Sylvie Royer, il a lui aussi commencé à accumuler des objets après une séparation. Boîtes de déménagement jamais ouvertes, nouveau matériel accumulé, laisser-aller généralisé : la perte de contrôle s’est installée graduellement et insidieusement…

Un trouble d’anxiété

L’accumulation compulsive suscite beaucoup de débats dans la communauté médicale. À l’heure actuelle, elle n’est pas définie comme un trouble mental distinct par le DSM-IV, la «bible» américaine des troubles mentaux, mais il est fort possible qu’elle le devienne prochainement. Les causes pouvant l’expliquer ne font pas non plus l’unanimité.

Pour la psychologue Marie-Claude Pélissier, il est toutefois important de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un trouble de personnalité, mais plutôt d’un trouble d’obsession-compulsion relié à l’anxiété. Il est d’ailleurs fréquent que les personnes qui en souffrent proviennent de familles dans lesquelles d’autres personnes souffrent de divers troubles d’anxiété.

Les causes

Chercheur clinicien à Hôpital Louis-H. Lafontaine, Kieron O’Connor a entamé en 2011 un nouveau projet de recherche afin de mieux comprendre l’accumulation compulsive et développer des traitements efficaces. À l’heure actuelle, soutient-il, aucune étude n’a permis de démontrer que ce trouble pourrait être causé par des problèmes structurels dans le cerveau. Et contrairement à ce que plusieurs peuvent penser, les personnes ayant vécu dans une situation de grande pauvreté ne sont pas plus à risque que les autres de développer un tel problème : «N’importe qui peut devenir un accumulateur, même ceux qui viennent d’une famille riche.»

Au-delà des difficultés matérielles qui auraient pu expliquer un tel besoin d’accumuler, poursuit-il, les recherches scientifiques suggèrent plutôt que les accumulateurs compulsifs ont souvent vécu pendant l’enfance certaines pertes, brisures d’attachement ou menaces d’abandon. Des blessures qui peuvent expliquer pourquoi ces personnes sont aujourd’hui souvent plus soupçonneuses dans leurs relations humaines.

Un mal insidieux

Après des années d’accumulation, épuisée de vivre dans le désordre perpétuel, Sylvie Royer a finalement pris conscience qu’elle avait perdu le contrôle et que sa vie n’avait plus de sens. C’est pourquoi elle consulte aujourd’hui Andrée Letarte, psychologue à l’Hôpital Louis-H. Lafontaine. Celle-ci explique que le trouble d’accumulation compulsive s’installe souvent de manière insidieuse puisqu’elle débute par une activité plaisante : l’acquisition de nouvelles choses. Que ce soit par l’achat de nouveaux produits dans les magasins, ou de trouvailles dénichées dans des ventes de garage ou des bacs de recyclage, les accumulateurs aiment s’approprier de nouveaux biens.

Dans le cas de Sylvie Royer, c’est exactement ce qui s’est passé. Elle se plaisait réellement à accumuler toutes les belles choses qu’elle trouvait : revues de décoration, vaisselle, bibelots, vêtements originaux… Pour René Pruneau, la motivation à accumuler est différente : c’est plutôt la peur du gaspillage et le besoin de recycler qui l’inspire à rapporter chez lui tout ce qu’il peut trouver sur son chemin.

Jusqu’ici, rien de franchement anormal puisque bien des gens aiment eux aussi accumuler de nouvelles choses ou redonner une nouvelle vie à de vieux objets. Mais si la plupart des gens réussissent à graduellement faire le tri pour faire sortir certains objets au fur et à mesure que de nouveaux entrent dans la maison, les accumulateurs compulsifs, eux, n’y arrivent pas du tout. L’idée de se départir des objets génère en eux un mélange d’anxiété, de colère et de tristesse.

Une forme de perfectionnisme

«C’est au-delà de ma volonté, explique Sylvie Royer. Ça peut avoir l’air facile de ramasser, laver, passer l’aspirateur, mais c’est complexe dans ma tête.»

Pour la psychologue Marie-Claude Pélissier, il s’agit également d’un problème lié à une forme de perfectionnisme extrême qui pousse les gens à éviter l’action plutôt qu’à risquer de se tromper.

Sylvie Royer se souvient d’ailleurs qu’enfant, elle avait une tendance au perfectionnisme puisqu’elle recommençait souvent ce qu’elle faisait. «Ça peut sembler paradoxal d’être perfectionniste et de vivre comme ça, mais des fois, le perfectionnisme extrême empêche de faire les choses, parce qu’on ne voit pas le bout de tout ça. La perfection n’est jamais atteinte ou elle demande énormément d’énergie.»

L’isolement social

Est-il possible d’inviter des gens à la maison quand notre espace de vie ressemble à un véritable entrepôt et quand on peine à trouver un endroit pour s’asseoir? Peu de gens oseraient le faire, c’est certain, et c’est pourquoi l’isolement social est une des premières conséquences directes de l’accumulation compulsive, explique Andrée Letarte. «Les gens s’éloignent peu à peu de leurs amis, de leurs connaissances et souvent même de leur famille par crainte d’être jugés et parce qu’ils n’ont souvent plus du tout d’espace pour recevoir les gens.»

Sylvie Royer et René Pruneau ont tous les deux passé par cette étape : par honte ou crainte du jugement, ils ont peu à peu cessé d’inviter des gens chez eux. Et avec les années, le chaos et le laisser-aller n’ont fait qu’empirer, au point où la situation commençait à frôler l’insalubrité. Manquant tous les deux d’espace pour cuisiner, ils se contentaient d’acheter de la nourriture préparée à l’avance qu’ils n’avaient qu’à réchauffer, les contenants recyclables de ces mets venant ainsi s’ajouter au fatras généralisé. Car rendu à ce stade de l’accumulation, plus rien ne semble sortir de la maison et les différents espaces ne peuvent même plus remplir leur fonction première.

Dans les cas plus extrêmes, les problèmes d’hygiène et de salubrité peuvent devenir tels que les accumulateurs compulsifs peuvent être victimes d’expulsion de domicile.

Au cœur de sa période la plus noire, René Pruneau est devenu complètement submergé par des montagnes d’objets et n’avait plus pour refuge que le divan du salon. «J’avais de la difficulté à ouvrir la porte, raconte-t-il. C’était un exploit de réussir à rentrer, alors quand j’y étais, je faisais le minimum. J’apportais de quoi bouffer, je mangeais dans mon salon et je ne bougeais pas trop. Mais ce n’est pas une vie ça…»

Faire du ménage dans sa vie

Pour le commun des mortels, le problème de l’accumulation compulsive semble bien facile à régler, ne serait-ce que par un grand ménage. Il s’agit pourtant d’un des problèmes de santé mentale les plus difficiles à traiter. Sylvie Royer en est la preuve vivante. Il y a quelques années, elle avait consulté une autre thérapeute pendant une période deux ans. Si cette tentative lui a permis, à tout le moins, de commencer à organiser son chaos, elle n’aura pas permis à Sylvie de commencer à éliminer des objets et, surtout, à la prémunir contre une rechute. Résultat : dès la fin de la thérapie, Sylvie recommençait déjà à accumuler du nouveau matériel.

Cette fois-ci, elle prend le taureau par les cornes avec la psychologue Andrée Letarte. Cette dernière propose des traitements en deux étapes, en clinique d’abord puis ensuite à la maison. «Quand on va chez les gens, explique-t-elle, la première étape est souvent de procéder à un désencombrement, ne serait-ce qu’afin d’avoir un espace de travail.»

Comme Sylvie a déjà réussi à organiser son accumulation, Andrée Letarte l’accompagne maintenant dans une autre étape : déterminer quels objets peuvent être sortis de la maison. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’accumulation compulsive ne se règle pas en vidant l’endroit d’un seul coup. Aussi surprenant que cela puisse sembler, un geste aussi radical ne fait qu’aggraver l’état de la personne. C’est pourquoi Andrée Letarte doit faire preuve de beaucoup de tact et de doigté pour aider Sylvie à faire des choix éclairés.

Parmi les nombreux choix qu’elle doit apprendre à faire, Sylvie doit notamment se demander si elle a vraiment l’espace pour conserver ses boîtes de magazine. Un sacrifice particulièrement crève-cœur : si la dernière séance lui avait permis de sortir ces boîtes, Sylvie a finalement cédé quelques heures plus tard et elle est retournée les récupérer.

«J’ai tout remonté chez moi finalement, raconte Sylvie, c’était trop difficile. Tout ça me génère beaucoup d’émotions et d’anxiété, car je dois faire un choix. Je pourrais les conserver si je veux. Personne ne va me forcer à éliminer mes choses, sauf que je veux que ma vie change. Et il faut que je fasse des choix.» À certains moments, la douleur de se départir de ses objets est devenue telle que Sylvie avait l’impression de se faire arracher des bouts de peau. «C’est peut-être extrême comme image, nuance-t-elle, mais ça fait mal. C’est comme un deuil qu’il faut qu’on fasse.»

Il s’agit d’une réelle souffrance, souligne Andrée Letarte, parfois si intense que les gens vont pleurer comme s’ils perdaient leur père ou leur mère : «La douleur est très grande certes, mais tout de même temporaire et finie dans le temps. Et quand les gens acceptent de la vivre, ils voient qu’à force de le faire, ils ont de moins en moins mal, que c’est un moins grand deuil, et qu’ils sont en train de récupérer quelque chose qui leur manque terriblement : l’espace.»

Une thérapie de groupe

Dans sa démarche pour se libérer de son accumulation compulsive, Sylvie Royer a également entamé une thérapie de groupe. «Ce qui est étrange, raconte-t-elle, c’est comment on réussit à être objectif quand on entre chez les autres qui ont ce problème-là. Notre regard est complètement différent. Même que des fois je me surprends à aimer faire du ménage. C’est fou : pourquoi est-ce que je ne suis pas capable de faire ça chez moi?»

René Pruneau, de son côté, a suivi trois thérapies depuis 2003, mais sans succès. Lors de sa dernière tentative, un psychologue est venu chez lui, tout comme Andrée Letarte fait avec Sylvie Royer. Il se souvient qu’il se sentait effectivement beaucoup plus motivé à éliminer certains objets. Malgré ces démarches, il demeure encore aujourd’hui pris avec des pièces encombrées d’objets. Heureusement, une amie lui vient en aide et l’accompagne dans ses tentatives de reprendre le contrôle de tout son matériel accumulé. Depuis six mois, il a l’impression d’être davantage dans l’action et de faire de réels progrès.

D’autres voies de traitement

En parallèle de la thérapie, il est également possible de traiter l’accumulation compulsive par la prise d’un certain type d’antidépresseur. Pour le chercheur Kieron O’Connor, les cas les plus sévères ont tout à gagner de combiner ces médicaments à la thérapie.

Une nouvelle voie thérapeutique se dessine toutefois dans les laboratoires de l’hôpital Louis-H. Lafontaine: la réalité virtuelle, une modalité de traitement sur laquelle travaille actuellement Kieron O’Connor de concert avec Marie-Ève St-Pierre-Delorme, doctorante en psychologie, spécialiste en cyberthérapie.

Jusqu’ici, la réalité virtuelle a surtout été utilisée pour traiter les phobies, l’état de stress post-traumatique et le trouble obsessionnel compulsif. Les chercheurs évaluent maintenant son efficacité dans le traitement de l’accumulation compulsive.

«On utilise l’ordinateur pour créer un environnement virtuel, explique Marie Ève St Pierre Delorme. On demande aux gens de prendre des photos de leur environnement puis on découpe les photos pour les introduire dans l’environnement virtuel. La personne est ensuite appelée à déplacer les objets dans l’environnement virtuel.» L’avantage de cette approche, poursuit-elle, c’est que le patient a la possibilité d’éliminer un objet virtuellement, avec moins d’angoisse que s’il le fait réellement dans sa maison. Car un objet virtuel jeté peut toujours être récupéré par la suite si la personne considère qu’elle en a encore besoin.

Par la suite, les patients apprennent peu à peu à transférer ces apprentissages dans leur demeure, en éliminant réellement les objets qu’ils ont retirés virtuellement. Un retour hebdomadaire avec le psychologue leur permet par la suite de partager les émotions suscitées par cette mise en action.

L’espoir de s’en sortir

Émergeant peu à peu du cauchemar dans lequel elle a sombré pendant de si longues années, Sylvie Royer sent qu’elle reprend peu à peu du contrôle sur sa vie par de petits pas quotidiens. Preuve qu’elle est sur le droit chemin : elle a recommencé à rêver et à élaborer de nouveaux projets. «J’aimerais avoir ma petite maison et un petit jardin, confie-t-elle. Ce sont de petits rêves, mais j’essaie de m’accrocher à ça.»

René Pruneau sent lui aussi qu’il avance et fait des progrès. Et même si l’idée d’avoir une maison complètement libre et dégagée lui semble pour le moment inaccessible, il espère à tout le moins vivre dans un espace confortable et fonctionnel.