Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

La question du public

Les antibiotiques sont-ils toujours aussi efficaces ?

Émission du 9 février 2012

«Risquons-nous de manquer d’antibiotiques efficaces pour lutter contre les infections?»

Expert invité : Dr Richard Marchand, Médecin microbiologiste et infectiologue

Une réelle menace

On en parle depuis des années, et pourtant, la menace continue à s’étendre et inquiète sérieusement les scientifiques : la résistance aux antibiotiques se développe à un point tel que le monde médical risque bientôt de manquer d’antibiotiques pour traiter nombre de maladies infectieuses.

Microbiologiste et infectiologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr Richard Marchand se dit très inquiet face à cette progression de l’antibiorésistance. «Plus le temps avance, et plus on se rend compte que les microbes commencent à manifester des moyens de défense contre nos antibiotiques, explique-t-il. À un point tel qu’on risque de revenir à l’ère préantibiotique d’ici quelques années si on ne change pas nos manières de faire.»

Le problème, souligne le Dr Marchand, n’est pas tant que le système médical manque d’antibiotiques, mais qu’il ne dispose pas suffisamment de molécules efficaces pour réellement tuer les microbes. Dans certains pays, le problème est devenu tel que les médecins peinent désormais à traiter les gonorrhées, puisque celles-ci sont désormais résistantes aux antibiotiques qu’on utilisait autrefois. Idem pour la tuberculose. Et les médecins d’ici s’inquiètent de constater que les bronchites, les sinusites, les otites et les pneumonies sont de plus en plus difficiles à soigner en raison de cette résistance des pathogènes aux antibiotiques.

Le Dr Marchand se souvient avoir eu un véritable choc l’an dernier lorsqu’il a été confronté au cas d’une patiente atteinte d’une infection urinaire tout à fait banale, mais résistante à tous les antibiotiques disponibles. «Pour la première fois de ma carrière, raconte-t-il, j’ai dû dire à la patiente qu’il n’y avait plus aucun antibiotique pour la traiter et qu’il n’existait pas d’autre option thérapeutique que de nettoyer sa vessie avec une sonde et un désinfectant. On retourne donc à l’ère préantibiotique, ce que je n’aurais jamais soupçonné il y a cinq ou dix ans.»

Les antibiotiques dans la moulée d’élevage

Au banc des accusés : la mauvaise utilisation des antibiotiques qui permet aux micro-organismes de développer des résistances aux antibiotiques. Le Dr Marchand pointe tout spécialement du doigt l’ajout d’antibiotiques dans les moulées animales afin de favoriser la croissance des animaux, une pratique qui a débuté vers les années 1950 et qui représenterait aujourd’hui plus de la moitié des antibiotiques utilisés. C’est d’ailleurs chez ces animaux nourris de moulée enrichie d’antibiotiques que les premiers cas de résistance aux antibiotiques ont été détectés.

La chaîne de transmission est on ne peut plus directe: les êtres humains consomment de la viande ou du poisson contenant des micro-organismes ayant développé des résistances aux antibiotiques et ils se colonisent eux-mêmes de ces pathogènes. Cette résistance vient ensuite nuire à l’efficacité des antibiotiques utilisés en médecine humaine.

Des solutions

Pour remédier à ce problème, le Dr Marchand est clair : il faut absolument diminuer notre consommation d’antibiotiques et ne conserver cette avenue thérapeutique que pour les véritables infections. Ce qui implique de mettre un terme radical à leur utilisation comme facteurs de croissance chez les animaux d’élevage.

Cette pratique est d’ailleurs interdite dans l’Union Européenne depuis 2006. À ce titre, les Danois font figure de pionniers puisqu’ils l’ont bannie aussi tôt qu’en 1998. Et les efforts de ces derniers semblent porter fruit, puisque les autorités de la santé ont déjà constaté une diminution des infections multirésistantes dans la population danoise. À l’opposé, le Canada n’a pris aucune mesure concrète pour contrer cette utilisation abusive des antibiotiques en médecine vétérinaire.

«L’autre solution, c’est que le monde médical et pharmaceutique resserre l’utilisation des antibiotiques, soutient le Dr Marchand, car ce sont des molécules inventées par la nature qu’on a beaucoup de difficultés à copier et à réinventer.» Il faut dire que les compagnies pharmaceutiques sont nombreuses à avoir délaissé la recherche sur les antibiotiques au cours des dernières décennies. Alors qu’une trentaine d’elles œuvraient dans le domaine dans les années 1980, elles ne sont plus qu’une poignée aujourd’hui à développer de nouvelles molécules antibiotiques. «Ce n’est pas assez rentable, explique le Dr Marchand. Le coût d’un antibiotique est trop élevé par rapport au prix des ventes projetées par la suite.»

Le temps presse

«La vitesse à laquelle la résistance aux antibiotiques se dissémine actuellement dans nos populations humaines est telle, conclut le Dr Marchand, que si d’ici quatre ou cinq ans – ou dix au maximum – on n’a pas changé nos façons d’utiliser les antibiotiques, on risque de perdre cet outil thérapeutique. On pourrait retourner à l’ère préantibiotique dans une vingtaine d’années.»