Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

La dépression, encore sous-diagnostiquée

Émission du 26 janvier 2012

La moitié des gens qui sont vraiment en dépression ne sont pas soignés, et ce, pour toutes sortes de raisons : parce qu’ils ont peur des préjugés, peur de montrer qu’ils ne sont pas à la hauteur, et souvent parce qu’ils ont peur de prendre des antidépresseurs. Il faut dire que ces derniers ont mauvaise presse, et les médecins sont souvent accusés d’en prescrire à tort et à travers. Mais le fait est qu’une personne en dépression qui n’est pas soignée court un réel danger.

Les impacts des dépressions non traitées

Il aura fallu 12 ans avant qu’Élaine Galloux découvre que les périodes de grande tristesse et de déprime qu’elle traversait régulièrement n’étaient rien d’autre que des épisodes de dépression sévère. Une maladie complexe, difficile à diagnostiquer avec précision, qui peut laisser d’importantes séquelles si elle n’est pas traitée adéquatement.

Avant de se décider à consulter un médecin, Élaine aura toutefois touché les bas-fonds de la détresse et de la souffrance mentale que cette maladie peut causer. «J’avais l’impression d’avoir des couteaux dans le milieu de la poitrine et de la difficulté à respirer», se souvient-elle. Et sans l’aide généreuse d’un ami qui a accepté de l’écouter pleurer pendant toute une fin de semaine, Élaine croit qu’elle aurait tout simplement décidé de mettre fin à ses jours tant sa souffrance était immense.

Pourquoi avoir attendu si longtemps? La peur et la honte, bien sûr, la même qui retient plus de la moitié des dépressifs modérés à sévères de consulter un médecin pour traiter leur maladie. Psychiatre au Centre de recherche Université Laval Robert-Giffard, la Dre Marie-Josée Filteau déplore que si peu de gens osent solliciter de l’aide médicale pour traiter la dépression, d’autant plus que les états dépressifs non traités ont tendance à durer plus longtemps et à laisser des séquelles entre les épisodes. «Quand les épisodes dépressifs s’accumulent, ils peuvent devenir plus longs, plus difficiles à traiter et parfois chroniques», précise-t-elle.

Chef du Département de psychiatrie au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le Dr Paul Lespérance abonde dans le même sens, car les scientifiques soupçonnent aujourd’hui que la dépression peut causer des dommages cérébraux. «On croit que les dépressions sévères non traitées ont des impacts sur le fonctionnement du cerveau, notamment sur une région qu’on appelle l’hippocampe, responsable de l’acquisition de nouvelles connaissances, explique-t-il. C’est le centre de la mémoire. Et des études ont démontré que les dépressions qui durent pendant des années peuvent entraîner une atrophie ou un certain dommage à cette structure.»

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les séquelles des états dépressifs non traités ne se limitent pas à la cognition et au fonctionnement du cerveau. Car la succession d’états dépressifs augmente également le risque de développer des maladies cardiovasculaires, souligne la Dre Filteau : «Il est maintenant amplement démontré que la dépression majeure est un facteur de risque indépendant pour la maladie cardiaque, soutient-elle. C’est un facteur de risque aussi important que le tabagisme.»

Il ne fait donc plus de doute que la dépression doit être prise au sérieux et c’est pourquoi la Dre Filteau est catégorique : il s’agit d’une maladie qui doit absolument être traitée.
«Il est important de traiter tous les épisodes dépressifs, qu’ils soient légers ou sévères, insiste-t-elle. Par contre, traiter ne veut pas nécessairement dire traiter avec des antidépresseurs. Mais lorsqu’on a un diagnostic de dépression majeure, on devrait s’asseoir et réfléchir aux changements qu’on devrait apporter dans notre mode de vie pour traiter l’épisode actuel et éviter des rechutes ultérieures.»

Les facteurs de risque

Lorsqu’Élaine Galloux a reçu son diagnostic de dépression, elle a poussé un véritable soupir de soulagement : «J’étais presque contente, se souvient-elle, parce que j’avais enfin un diagnostic.» Laissant de côté tous ses préjugés, elle a alors tenté de comprendre davantage cette maladie qui l’affligeait depuis tant d’années, ce qui lui a notamment permis de découvrir qu’elle était souvent causée par des facteurs génétiques. Une explication qui lui semblait très plausible puisqu’en creusant la question, elle a découvert que plusieurs personnes de sa famille avaient également vécu des périodes de dépression.

«Quand il y a plusieurs dépressions dans la parenté, on est plus à risque, confirme la Dre Marie-Josée Filteau. Comme pour le diabète ou les maladies cardiaques, on est plus à risque de développer ce type de maladies quand il y a en a déjà dans la famille.»

En plus de ces facteurs génétiques, d’autres éléments peuvent également expliquer le développement de la dépression. «Il existe des facteurs précipitants, soutient le Dr Lespérance. On peut avoir vécu une perte récemment, mais il y a souvent eu des pertes ou des choses particulières dans l’enfance. Ce n’est pas automatique, mais c’est possible qu’il y ait eu une perte de fragilité qui a mis en branle un certain nombre de circuits qui sont plus fragilisés par cette expérience négative de la petite enfance.»

Des expériences effectuées sur des rats semblent confirmer cette hypothèse, souligne le Dr Lespérance : «Ces expériences démontrent qu’il y a des périodes très sensibles. Par exemple, quand on retire un raton de sa mère, même pour une courte période, il devient non seulement à risque de symptômes dépressifs à ce moment, mais pour toute sa vie de rat adulte.»

Les antidépresseurs

Même si ce n’est pas automatique, le traitement de la dépression sévère passe bien souvent par la prise d’antidépresseurs. Et comme bien des patients dépressifs, Élaine Galloux était au départ méfiante face à cette approche : « Ça a pris beaucoup de temps avant que j’accepte de prendre des antidépresseurs, raconte-t-elle. Quand la Dre Filteau m’en a parlé pour la première fois, la principale chose que je voulais savoir, c’était pour combien de temps j’allais devoir prendre ça. Aujourd’hui, si elle me disait que je dois arrêter de prendre des antidépresseurs, je ne comprendrais pas, car je sais très bien que je ne pourrais pas me sentir aussi bien aujourd’hui.»

Il est clair que les antidépresseurs ont mauvaise presse, reconnaît la Dre Filteau, car les gens sont encore nombreux à croire que la dépression peut se traiter sans médication et qu’il n’en tient qu’au patient de se ressaisir et se redresser les épaules. «Dans certains cas, on n’a pas besoin d’antidépresseurs pour traiter le stress, le deuil, les événements de vie ou un conflit au travail, précise-t-elle, et il ne faut pas penser que dès qu’on se sent triste, on a besoin d’antidépresseurs. Ce n’est pas le cas.» Par contre, poursuit-elle, il faut comprendre que les antidépresseurs représentent également un médicament qui peut soigner une maladie qui peut être ultimement mortelle, non seulement par le risque suicidaire qui l’accompagne souvent, mais également par le risque de développer des maladies cardiovasculaires dans le futur.

«La prise d’antidépresseurs ne rend pas heureux, nuance-t-elle, mais ils soignent une maladie qui peut avoir été causée par des problèmes dans la vie des gens qu’ils devront résoudre.» Mais prendre des antidépresseurs ne suffit pas en soi, encore faut-il les prendre sur une période suffisante pour qu’ils puissent amorcer une réparation tissulaire afin de limiter les dommages neuronaux associés à la dépression ainsi que la destruction de neurones dans les zones cérébrales plus fragiles au stress.

Il n’y a toutefois pas que les antidépresseurs qui peuvent traiter la dépression, précise-t-elle : «Les antidépresseurs, l’exercice, les omégas 3, la psychothérapie ont tous pour objectif ultime d’amorcer une réparation neuronale et d’avoir un effet neuroprotecteur, qui va permettre aux gens de produire de nouveaux neurones et réparer les endroits blessés par la dépression. Mais tout ça prend du temps : on dit que ça prend entre six mois et un an avant que tout ce processus de réparation soit complété.»

Suivre le traitement jusqu’au bout

Des études épidémiologiques ont d’ailleurs démontré que les risques de rechute sont doublés lorsque les gens mettent fin à leurs traitements trop rapidement. Malheureusement, différentes études démontrent qu’à peine 20 % des patients se rendent au bout de leurs traitements; environ un tiers d’entre eux arrête après un mois par peur de la dépendance tandis qu’un autre tiers arrête après 12 semaines parce qu’ils se sentent mieux.

Pour sa part, Élaine Galloux a combiné la prise d’antidépresseurs avec l’exercice physique et la luminothérapie. Et même si ce cocktail thérapeutique lui a procuré d’importants bienfaits, elle soutient qu’il est essentiel d’opérer des changements de vie afin d’améliorer son bien-être. Pour sa part, un réaménagement de sa vie professionnelle lui a été particulièrement salvateur.

La technologie à la rescousse des patients

Même si c’est plus rare, il arrive chez certaines personnes que la dépression persiste après plusieurs années de traitement. On dit alors de ces patients qu’ils sont atteints de dépression réfractaire; il y a à peine 10 ans, on ne pouvait rien pour eux. Mais ces dernières années, on a développé de nouvelles technologies pour traiter des dépressions dites sévères dont rien ni personne ne venait à bout.

Une dépression qui s’éternise

Mélanie Brisson est en dépression depuis sept ans sans interruption. Il s’agit de son troisième épisode dépressif. Celui-ci a débuté en juin 2004 et perdure encore aujourd’hui. Antidépresseurs, psychothérapie, électrochocs : Mélanie semblait résister à tous les traitements.

Mélanie est malheureusement loin d’être un cas exceptionnel, car environ 20 % des patients atteints de dépression majeure ne répondent pas aux traitements conventionnels, ce qui représente globalement un important groupe de personnes.

Au cours des dernières décennies, le perfectionnement de l’utilisation des électrochocs a permis d’améliorer l’état de plus de 60 % de dépressifs très réfractaires en augmentant la production de certains neurotransmetteurs dans le cerveau comme la sérotonine, la dopamine et la noradrénaline. Il s’agit toutefois d’une approche qui ne convient pas à tous, notamment parce qu’elle entraîne certains effets secondaires. Et pour ceux, comme Mélanie, qui demeuraient insensibles à cette approche de choc, l’impasse demeurait totale.

Une nouvelle approche

Épuisée de cette dépression qui ne semblait jamais s’atténuer, Mélanie a demandé à son psychiatre de l’inscrire au groupe de recherche dirigé par le Dr Lespérance qui explore une toute nouvelle approche : la neuromodulation. «On utilise des technologies de modulation du système nerveux central par des pace makers, des électrodes implantées pour agir sur les circuits de la dépression et améliorer les symptômes dépressifs», explique-t-il.

Le Dr Lespérance a proposé à Mélanie Brisson d’essayer l’approche dite de «stimulation du nerf vague». À l’origine développée pour le traitement de l’épilepsie réfractaire, cette approche utilise une batterie et un microprocesseur implantés sous l’aisselle gauche pour stimuler le nerf vague, situé dans le cou, afin d’augmenter la production de sérotonine, de noradrénaline, de dopamine et d’autres substances impliquées dans la dépression.

Après dix mois d’utilisation du neuromodulateur, Mélanie Brisson constate avec bonheur que cette technologie lui procure de nombreux bienfaits. Mis à part un léger changement dans sa voix lorsque le stimulateur envoie un choc, pendant 30 secondes, toutes les 5 minutes elle remarque qu’elle se sent globalement beaucoup mieux : ses souffrances sont atténuées, ses idées suicidaires ont disparu, son sommeil s’est amélioré et ses humeurs sont bien meilleures.

«C’est sûr que le neurostimulateur, c’est un prix à payer, reconnaît-elle, et je n’étais pas certaine que j’étais prête à le payer. Mais finalement, je ne regrette pas du tout de l’avoir fait. Quand on a besoin d’ajuster le stimulateur et d’augmenter la force, ça me prend quelques jours à m’habituer et souvent j’ai l’impression que le prix à payer est trop élevé. Mais finalement, je suis toujours satisfaite de ce que ça donne, alors non, je ne regrette pas du tout.»

Même s’il s’agit d’une technologie assez récente, des milliers de patients ont déjà été traités avec cette technologie dans différents pays du monde. Au Québec, il s’agit toutefois d’un traitement encore expérimental qui a été octroyé à une quinzaine de patients depuis trois ans. «Les résultats sont encourageants, soutient le Dr Lespérance. On avait espoir d’améliorer grosso modo 50 % des patients et on a réussi à obtenir des résultats bien supérieurs à cet objectif.»

La stimulation du nerf vague n’est toutefois pas la seule avenue proposée par la neuromodulation. Approuvée par Santé Canada en 2001, la stimulation magnétique transcrânienne fait également miroiter d’intéressantes pistes thérapeutiques, même si elle demeure encore au stade expérimental. Il s’agit de l’application d’un aimant très puissant sur la boîte crânienne dans les régions frontales, une zone impliquée dans la régulation des émotions et qui est problématique dans les dépressions majeures.

Malgré les nombreux résultats prometteurs, la neuromodulation suscite encore de nombreuses questions au sein de la communauté scientifique. Les chercheurs se demandent notamment quelle est la durée de l’efficacité du traitement et quel sera le taux de rechute.

Conserver l’espoir malgré tout

Avec le recul, Mélanie Brisson constate que la dépression a eu un impact dévastateur sur toutes les facettes de sa vie, autant familiale et sociale que professionnelle. Elle est également consciente qu’elle ne sera jamais complètement guérie et qu’au mieux, elle ne réussira qu’à traiter et à contrôler sa dépression. Face à l’avenir, elle demeure sceptique : «J’essaie d’avoir confiance en l’avenir, conclut-elle. Il y a quelque chose en moi qui est toujours positif et qui croit que ça va s’améliorer, mais en même temps, il y a des journées où c’est plus difficile, et je pense que c’est ça la vie pour le reste de mes jours. Et j’ai de la misère à accepter ça.»

La dépression : mal du siècle?

Si les cas de dépressions sévères ne sont pas plus nombreux qu’avant, le Dr Paul Lespérance est toutefois d’avis que les syndromes d’épuisement émotionnel, l’anxiété et les dépressions légères sont en pleine augmentation et qu’il s’agit clairement du mal du siècle. À un point tel que l’Organisation mondiale de la santé prévoit qu’il s’agira bientôt de la première cause de maladie.

Parmi les nombreux facteurs pouvant expliquer cette augmentation, le Dr Lespérance pointe notamment du doigt certains éléments caractéristiques de notre vie moderne comme l’augmentation du stress, la sédentarité, la surstimulation du cerveau. «On se rend compte qu’on n’a plus les mécanismes adaptatifs conformes à notre vie moderne, explique-t-il. C’est un ensemble de stress qui finissent par aller au-delà de notre capacité d’adaptation.»

On estime qu'environ 17 % des gens seront atteints de dépression au cours de leur vie.

Source : OMS

Un diagnostic délicat

La dépression est une maladie très complexe et difficile à diagnostiquer même si on dispose de critères très précis. Malgré la présence de ces critères, le problème est double puisque certains traversent des conditions passagères difficiles, comme un deuil et une peine d’amour, et seront traités comme s’ils étaient dépressifs – avec des antidépresseurs – alors que ce n’est pas le cas. D’autre part, de nombreuses personnes font des dépressions véritables et ne sont pas diagnostiquées et passent ainsi entre les mailles du système médical.

Au sujet des électrochocs

Le traitement aux électrochocs est très utile pour contrer les dépressions réfractaires. Il est, par contre, important de mentionner qu’ils sont beaucoup moins violents que ceux qui étaient jadis administrés dans les hôpitaux psychiatriques. Les patients sont anesthésiés et reçoivent une médication pour prévenir les secousses musculaires. On est loin du légendaire film Vol au dessus d’un nid de coucou!