Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Quand la compétition va trop loin : la santé des jeunes sportifs

Émission du 2 février 2012

En vingt ans, le nombre de jeunes Canadiens qui pratiquent un sport dit «organisé» est passé de 2 à 5 millions. Hockey, soccer, tennis, natation, gymnastique : plusieurs de ces jeunes rêvent de devenir des athlètes de haut niveau et s’investissent beaucoup afin d’être les meilleurs dans leur sport. Parfois, au détriment de leur santé physique et psychologique.

Les pédiatres spécialisés en sport s’inquiètent depuis qu’ils ont découvert des problèmes alarmants chez de jeunes athlètes, comme des cas d’arthrose prématurée. Chez les jeunes filles, des cas d’ostéoporose précoce, d’absence de règles ou de troubles de comportement alimentaire ont également été constatés.

Bien sûr, le sport est bon pour la santé. Mais pour les jeunes qui visent les médailles et les podiums, il y a des précautions à prendre.

Pour l’amour du tennis

Mickael Faucher, 14 ans, est un véritable passionné du tennis qu’il pratique depuis l’âge de cinq ans. Talentueux et discipliné, il a été recruté dans l’équipe du Québec à l’âge de huit ans, ce qui le contraint à suivre un rigoureux entraînement, à raison de 15 heures par semaine. Son horaire d’entraînement est très intense : quatre heures par jour deux fois par semaine, trois heures par jour minimum les autres jours, à l’exception de deux jours de congé hebdomadaire. Avant les compétitions, l’intensité de l’entraînement est majorée à la hausse.

Ne reculant devant rien, Mickael caresse le rêve de devenir un athlète de niveau international. Malgré sa volonté et ses bonnes intentions, il est clair qu’un tel niveau d’entraînement peut représenter une menace pour sa santé.

Pédiatre spécialisée en médecine sportive, la Dre Élise Martin rencontre tous les jours des jeunes athlètes qui présentent des signes de surentraînement. «Le jeune qui a tendance à trop s’entraîner est souvent un jeune perfectionniste, décrit-elle, qui réussit très bien à l’école, qui est gentil, qui écoute ses parents. Un jeune qu’on aimerait tous avoir.» Le parcours de ces jeunes athlètes se ressemble souvent, remarque-t-elle : lorsqu’ils commencent à bien performer, ils accumulent des victoires et le niveau des compétitions augmente, ce qui élève du même coup l’intensité et l’exigence des entraînements. «Ils acceptent d’entrer dans ces exigences, parce que tant qu’on n’est pas adulte, on n’a pas le jugement nécessaire pour être critique sur la quantité et la qualité d’entraînement qu’on nous demande.»

Certains sports seraient plus exigeants au niveau de l’entraînement, soutient la Dre Martin, notamment la gymnastique, le patinage artistique et les sports d’endurance comme la natation. Les jeunes athlètes pratiquant ces disciplines seraient donc plus à risque de tomber dans le surentraînement, comme les jeunes gymnastes qui s’exercent plus de 20 heures par semaine. S’il est clair que ce niveau d’entraînement est souvent associé à un risque accru de blessures, il aurait également un impact négatif sur le temps consacré aux études et à la socialisation. Trop engagés dans le sport, certains de ces jeunes suivent un développement unidimensionnel de leur personnalité, ce qui peut les mettre à risque de burn-out sportif.

Les blessures de surutilisation

Déjà promu jeune champion, parmi les dix meilleurs Canadiens de son âge, Mickael n’avait que huit ans lorsqu’il s’est blessé une première fois. Diagnostic : dislocation de l’épaule. Heureusement, la blessure s’est rapidement résorbée grâce à des exercices de renforcement. Deux ans plus tard, une nouvelle blessure – au dos cette fois-ci – contraint Mickael à interrompre ses entraînements pour une période de trois mois. Puis, à l’âge de 13 ans, une autre blessure à l’épaule force non seulement Mickael à s’arrêter pour une longue période de six mois, mais également à suivre de nombreux traitements de physiothérapie en raison de la violente douleur qu’elle lui causait. Dans le jargon de la médecine sportive, il s’agit de ce qu’on appelle des «blessures de surutilisation».

«Il s’agit de blessures qui surviennent quand on fait trop d’heures d’entraînement, explique la Dre Élise Martin, quand on répète trop souvent les mêmes gestes, ce qui attaque les plaques de croissance.» Constituées de cartilage (le tissu conjonctif qui produit de l’os), les plaques de croissance sont essentielles à l’allongement de l’os, poursuit-elle. Lorsqu’elles sont atteintes en raison du surentraînement, ces plaques peuvent ralentir la croissance de l’os, ce qui peut créer un déséquilibre et éventuellement causer de l’arthrose précoce vers l’âge de 35 ans, ainsi que d’autres séquelles importantes.

Lorsque des enfants se présentent à son bureau, généralement accompagnés de leurs parents, pour des blessures de surutilisation, Élise Martin doit souvent prescrire non seulement un traitement, mais également une période d’interruption de l’entraînement. Et elle s’étonne souvent de la résistance des parents à cet égard, inquiets que leur enfant ne puisse participer à une compétition importante. Comme si la compétition en soi primait sur le bien-être et la guérison des jeunes athlètes!

Prioriser le développement de l’athlète, plutôt que ses performances

Mickael a la chance d’avoir des parents compréhensifs qui l’ont encouragé à suivre à la lettre les recommandations de son médecin. Résultat : la blessure a très bien guéri et Mickael a repris ses entraînements depuis neuf mois, sans que le problème ne refasse surface.

La Dre Martin est catégorique : «Le focus doit absolument être sur le développement de l’athlète et la performance est secondaire. Elle vient après. Si on ne s’occupe pas du développement en premier, on n’arrivera pas à une performance.» Et pour favoriser ce développement, il est important de ne pas spécialiser les enfants trop tôt dans un sport, soutient-elle. En fait, cette spécialisation ne devrait pas se réaliser avant la puberté, vers l’âge de 12 ou 13 ans. «Et même si on le spécialise, on ne devrait pas le laisser faire que ça, souligne-t-elle. On devrait le laisser s’entraîner maximum cinq jours par semaine dans son sport et se reposer complètement au moins une journée. On dit même que l’enfant devrait avoir deux à trois mois par année de repos de son sport, étalés sur différentes périodes dans l’année, afin de le protéger du surentraînement et des blessures de surutilisation.»

Professeur au Département de kinésiologie de l’Université de Montréal, Jonathan Tremblay considère qu’il est essentiel qu’un jeune athlète, aussi passionné et motivé soit-il pour devenir champion, comprenne qu’il doit développer d’autres aptitudes sportives que celles qui sont spécifiques à son sport. C’est, selon lui, une garantie pour l’obtention d’une meilleure performance dans l’avenir. «C’est difficile à faire comprendre à un jeune athlète, reconnaît Jonathan Tremblay. Ça ne veut pas dire nécessairement de pratiquer de multiples sports, des fois il peut faire son sport quand même, mais dans sa préparation physique, on va inclure une multitude de stimuli qui vont lui permettre de se développer à un plus haut niveau.»

C’est dans cette optique de développement que Mickael a diversifié son entraînement, aujourd’hui réparti entre des séances de conditionnement physique et ses pratiques sur le terrain de tennis. Très conscient des implications de son engagement et des risques de surentraînement, Mickael demeure toutefois habité par une priorité absolue : devenir champion de tennis.

Quand la fatigue devient mentale

Aujourd’hui âgé de 19 ans, Nicolas Paquette avait tout pour devenir un véritable champion de natation. Pendant 10 ans, il s’est entraîné avec rigueur et discipline, ne reculant jamais devant l’effort, ce qui lui a maintes fois permis de récolter honneurs et médailles lors d’importantes compétitions. Mais Nicolas ne nage plus depuis deux ans : sa passion s’est éteinte et il n’avait plus le cœur à l’effort. Plus surprenant encore, son corps a cessé de répondre et il ne réussissait plus à performer comme il en avait l’habitude.

Sandra Leclair, sa mère, se souvient que les premiers signes inquiétants se sont manifestés graduellement, notamment une perte d’intérêt pour l’entraînement et les compétitions. Mais un jour, Nicolas a craqué et appelé sa mère en pleurant : il n’avait non seulement plus du tout envie de s’entraîner, mais son corps ne répondait plus. «Je lui ai dit, si tu n’as plus le goût, ce n’est pas grave. Arrête.», raconte sa mère.

Le diagnostic des médecins est formel : Nicolas a souffert de surentraînement, un problème qui menace les jeunes athlètes qui consacrent trop de temps à leur entraînement. Décrit depuis très longtemps chez les athlètes adultes, ce n’est que depuis tout récemment reconnu chez les jeunes. Mais on sait déjà qu’il s’agit d’un problème touchant 30 % des jeunes athlètes, tous sports confondus, mais encore plus répandu dans les sports d’endurance.

La Dre Élise Marquis explique que le surentraînement se définit par la réunion de certains facteurs, comme la diminution de la performance, la réduction des heures de sommeil, le manque d’appétit, la perte de plaisir, le changement de caractère, la difficulté à récupérer d’un entraînement important, des douleurs généralisées et la fréquence cardiaque au repos augmentée.

Un horaire surchargé par l’entraînement

Très engagé dans son entraînement, Nicolas pouvait s’entraîner jusqu’à 30 heures par semaine. Son horaire était des plus rigoureux et ses journées entières étaient consacrées à ses entraînements et à ses études. Un rythme qu’il n’a pas réussi à soutenir plus longtemps : «Le soir, j’arrivais et j’étais fatigué, je me couchais, mais ça n’allait pas mieux le lendemain, se souvient-il. J’étais vraiment vidé.» Son épuisement était tel qu’il dormait dans ses cours à l’école. Nicolas se souvient également que ses dernières courses lui causaient une terrible souffrance mentale.

«On associe le surentraînement à un burn-out ou à une dépression, explique Jonathan Tremblay. Ce sont des symptômes assez similaires. Les athlètes en surentraînement vont avoir une baisse de performance chronique et régulière ainsi qu’une baisse de motivation. Ils ne réussissent pas à se motiver pour aller à l’entraînement le matin, ce qui peut nuire à la performance scolaire et au développement de la personne dans son ensemble.»

Prendre le temps de récupérer

Sandra Leclair se souvient que cette période de la vie de Nicolas était pour elle une grande source de déchirements, parce qu’elle avait l’impression que les rêves de son fils s’écroulaient. «On était déchirés de le voir malheureux, raconte-t-elle, de voir ses rêves s’éteindre.»

La période de guérison peut être très longue, précise la Dre Élise Martin. Certains ont besoin de six mois, voire même d’un an pour récupérer. Et au retour, il faut s’assurer que c’est bel et bien le choix de l’athlète de reprendre l’entraînement.

Même si Nicolas ne s’entraîne plus depuis deux ans maintenant, il n’a pas mis une croix sur la natation pour autant. Devenu entraîneur, il nage un peu de temps à autre par lui-même, pour retrouver la forme et éventuellement reprendre l’entraînement lorsqu’il sera à l’université l’an prochain. «Je pense que je suis plus mature, et je vais être plus en mesure d’écouter ce que mon corps me dit et de sentir où sont mes limites.»

Un problème en baisse?

Chez les athlètes adultes canadiens, il semble que les cas de surentraînement soient moins nombreux qu’avant, précise Jonathan Tremblay. Il est par contre difficile de dire si cette baisse se manifeste également chez les jeunes athlètes.

«Les athlètes sont mieux éduqués, explique-t-il, et les entraîneurs aussi. C’est un entraînement moins militaire qu’autrefois, et on essaie moins de copier les Russes, les Chinois et les grandes puissances mondiales. Et le principe du no pain no gain est un peu mis de côté.»

Pour sa part, la Dre Élise Martin croit également que l’approche canadienne est globalement assez respectueuse des athlètes. «Il y a deux façons de développer des athlètes, souligne-t-elle. On les respecte, ou on les respecte moins. On doit respecter nos athlètes, mais surtout nos enfants.»

Une nouvelle approche pour prévenir le surentraînement

– La Société canadienne de pédiatrie recommande de ne pas limiter les enfants à la pratique d’un seul sport avant l’âge de 12 ou 13 ans.

– Sport Canada s’inspire maintenant d’un programme élaboré aux États-Unis et fondé sur le développement à long terme des athlètes. Voici les grands principes de ce programme :

– avant 6 ans : ne pas inscrire les enfants à des sports organisés

– De 6 à 8 ans chez les filles, et de 6 à 9 ans chez les garçons, on devrait les laisser s’amuser et n’introduire l’entraînement sérieux et la compétition que plus tard.

– Il va sans dire qu’une telle approche ne fait pas l’unanimité et plusieurs soutiennent que cette approche va limiter le développement du sport d’élite au Canada.