Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Dépendance aux opiacés

Émission du 22 mars 2012

L’héroïne compte parmi les substances qui créent les plus fortes accoutumances. Il suffit de trois à quatre semaines pour en devenir très dépendant. C’est une drogue puissante, qui fait peur et qui peut entraîner la mort. L’héroïne est en fait un opiacé, au même titre que la morphine, l’Oxycontin ou le Dilaudid, des médicaments antidouleur vendus en pharmacie. Depuis une dizaine d’années dans les rues de Montréal, ces médicaments sont devenus très populaires auprès des toxicomanes qui les trouvent tout aussi attirants, sinon plus, que l’héroïne.

L’opium sous toutes ses formes

Martine Denis n’avait que 13 ans quand elle a commencé à consommer de l’héroïne. Un mois plus tard, elle était déjà fortement dépendante à cette drogue. Une dépendance qui lui minera profondément la vie et la suivra pendant de nombreuses années.

Simon (nom fictif) est lui aussi devenu dépendant aux opiacés. À la différence de Martine, il n’est pas devenu junkie en consommant de l’héroïne, mais plutôt en utilisant des antidouleurs afin de traiter une douleur à l’abdomen, notamment du Dilaudid – une morphine synthétique. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la dépendance à ces médicaments n’est pas moins grave que celle causée par l’héroïne puisque la dépendance aux opiacés est toujours extrêmement difficile à traiter.

Médecin généraliste spécialisée en dépendances et comorbidités à la Clinique médicale 1851, la Dre Marie-Ève Morin confirme qu’un nouveau phénomène s’observe chez les toxicomanes depuis une dizaine d’années. Ceux-ci sont de plus en plus nombreux à se tourner vers des médicaments d’ordonnance, comme le Dilaudid et l’Oxycontin, non seulement parce que ces produits sont beaucoup moins dispendieux que l’héroïne traditionnelle, mais également parce qu’ils sont jugés – à tort – plus «sécuritaires» que cette dernière.

Une dépendance extrêmement puissante

Simon sait aujourd’hui qu’il n’en est rien et que les comprimés d’Oxycontin ou de Dilaudid sont extrêmement dangereux s’ils ne sont pas consommés adéquatement. Sa véritable descente aux enfers a débuté lorsque sa douleur à l’abdomen s’est soudainement aggravée, deux ans après ses premières manifestations. Après lui avoir prescrit de la codéine, son médecin a opté pour le Dilaudid en soutenant que ces comprimés seraient plus efficaces, puisqu’ils lui permettraient de soulager sa douleur 24 heures sur 24. «C’est là que les choses ont commencé à empirer», soutient Simon. Quelques mois plus tard, il était devenu si dépendant à ces médicaments qu’il devait s’approvisionner régulièrement de manière illicite, tout d’abord par Internet, puis ensuite directement dans la rue. Dans sa période la plus noire, il consommait 11 comprimés de 4 mg Dilaudid, 4 fois par jour – un niveau de consommation extrêmement élevé.

Médecin affilié au Centre de recherche et d'aide pour narcomanes (CRAN), le Dr David Barbeau précise que la dépendance aux opioïdes est vraiment particulière par rapport à autres dépendances, en raison de sa forte composante physique. C’est pourquoi les toxicomanes dépendants aux opiacés ont toujours besoin de consommer des doses plus élevées pour obtenir le même effet. C’est ce qui explique pourquoi Simon a atteint un tel niveau de consommation.

L’effet en question

Pour le commun des mortels qui n’a jamais expérimenté l’effet euphorisant des opiacés, il peut être difficile de comprendre comment les toxicomanes peuvent tomber dans un tel piège de dépendance. Il faut savoir, nous explique la Dre Marie-Ève Morin, que cet effet plonge ses adeptes dans un état de profond confort, une bulle de bienheureuse somnolence dans laquelle rien ne semble pouvoir les atteindre. C’est d’ailleurs ainsi que Martine décrit l’effet de l’héroïne : «Le plafond te tombe sur la tête, tu t’en fous… La troisième guerre mondiale arrive, tu t’en fous… C’est comme un orgasme…»

Mais au-delà de cette euphorie, la consommation d’opiacés entraîne un autre effet extrêmement pernicieux en remplaçant des hormones de bien-être naturellement sécrétées par notre organisme, les endorphines. Essentielles au soulagement de la douleur, les endorphines contribuent à la régulation de toute une série de fonctions vitales comme la digestion, la respiration et le sommeil. Sans l’action des endorphines, nombre de ces fonctions seraient douloureuses ou pénibles. Le problème survient quand le cerveau comprend après quelques semaines qu’il n’a plus besoin de sécréter lui-même ces hormones, puisqu’il reçoit des substances semblables par l’apport extérieur de la drogue. Et c’est là que la véritable dépendance s’installe : les opiacés deviennent essentiels au bien-être et au confort de l’individu. Sans la drogue, la vie quotidienne devient tout simplement insupportable.

Des personnes plus fragiles

Malgré l’effet extrêmement pernicieux des opiacés, il est important de souligner que tous n’y deviennent pas dépendants aussi facilement. De la même manière que tous ceux qui achètent de la bière au dépanneur ne deviennent pas alcooliques pour autant, ce n’est qu’une minorité des patients qui reçoivent une prescription de narcotiques qui développeront une dépendance.

«Il y a une prédisposition à la base pour devenir dépendant, explique le Dr Barbeau. Il s’agit souvent de personnes qui ont eu des vies très difficiles, des enfances négligées ou qui ont vécu de l’abus pendant l’enfance. Ou des personnes qui ont passé par différents milieux, comme des familles d’accueil ou des centres d’accueil.»

À ces facteurs sociaux s’ajoutent certaines prédispositions psychiatriques, comme l’explique la Dre Marie-Ève Morin : «Dans la moitié des cas, ces gens ont probablement aussi une comorbidité psychiatrique primaire à l’axe 1. En français, ce que ça veut dire, c’est que les gens commencent souvent à consommer non pas parce que ça va bien, mais parce que ça va mal. Et quand ils consomment, enfin ils se sentent bien pour la première fois, alors que ça fait dix ans qu’ils ne s’étaient pas sentis bien comme ça. C’est normal qu’ils aient envie de recommencer.»

Citant en exemple la maladie bipolaire, la Dre Morin explique qu’il s’écoule souvent entre 10 et 20 ans entre l’apparition des premiers symptômes et l’identification de la maladie et d’un traitement adéquat. «Ça, c’est une moyenne, précise-t-elle. Mais en vingt ans, ces gens-là ont le temps de développer des dépendances qui leur permettent de s’automédicamenter.»

Avec le recul, Martine sait maintenant que c’est la clé qui lui permet d’expliquer son problème de dépendance. Elle-même bipolaire, elle vivait régulièrement de très grands highs ou downs.

Un substitut efficace

Lorsque Simon a voulu mettre fin à sa dépendance aux opiacés d’ordonnance, il a dû se rendre à l’évidence : le sevrage s’annonçait des plus difficiles. «Je pense que mon corps était à son maximum, raconte-t-il. Mon dosage était tellement élevé qu’ils n’avaient pas l’expertise nécessaire pour m’aider. La seule place où je pouvais avoir de l’aide, c’était à l’hôpital St-Luc.»

Aussi forte soit-elle, la dépendance aux opiacés n’est pas une fatalité. «La dépendance aux opiacés, c’est quand même la seule dépendance pour laquelle il existe un traitement médical, souligne le Dr Barbeau. Ça, c’est quelque chose de très important à mentionner : un traitement médical qui est très efficace en plus.» Ce traitement, il est bien connu. C’est le même qu’on utilise depuis les années 1970 pour traiter la dépendance à l’héroïne, et on l’utilise aujourd’hui pour les cas de dépendance aux antidouleurs.

Même s’il est très efficace, le traitement à la méthadone doit être suivi avec la plus grande précaution. «La méthadone, c’est une molécule qui est dangereuse, précise le Dr Barbeau, dans le sens que n’importe quelle personne qui n’est pas dépendante aux opiacés qui va prendre une dose, même assez petite, de méthadone, est à risque de mourir d’une overdose.»

C’est habituellement le pharmacien qui est responsable de préparer la méthadone pour le patient. «Le patient va prendre la bouteille et la boire devant le pharmacien, précise le Dr Barbeau. Au début du traitement, le patient doit se présenter tous les jours à la pharmacie. Ça fait partie du traitement. Au lieu d’appeler son dealer une fois ou deux par jour pour avoir de la dope, il va aller voir son pharmacien. C’est plus sain. On pense que c’est mieux pour sa santé.»

La méthadone est en fait un substitut, ajoute la Dre Marie-Ève Morin : «Un substitut utilisé pour remplacer les endorphines que le cerveau ne produit plus et pour remplacer l’héroïne que la personne s’est injectée pendant X temps.» Et il est d’ailleurs important, poursuit-elle, de comprendre qu’il s’agit d’un traitement qui ne s’applique pas aux toxicomanies autres que la dépendance aux opiacés. «C’est vraiment un traitement de substitution pour la dépendance aux opiacés, souligne-t-elle. La différence entre la méthadone et tous les autres opiacés, c’est qu’elle ne donne pas d’euphorie. Elle ne fait que soulager les symptômes de sevrage et ramener à la normale, si on peut dire.»

Un autre traitement existe depuis peu : le Suboxone. Il s’agit d’un comprimé de couleur rose consommé par la bouche pour être dissous sur la langue. Le comprimé contient également un peu de Narcan, une molécule utilisée par les médecins pour traiter les cas d’overdose.

Remplacer une dépendance par une autre dépendance

Pourquoi la méthadone est-elle si incontournable? Ne vaudrait-il pas mieux tout arrêter d’un coup sec? C’est bien ce qu’aurait souhaité Simon, mais les médecins lui ont fait comprendre que c’était un objectif extrêmement élevé et qu’il valait mieux s’en remettre à la méthadone.

«Si une personne arrête de consommer brusquement, elle va tomber en sevrage des opioïdes, explique le Dr Barbeau. C’est extrêmement désagréable. On a mal au ventre, on peut vomir ou avoir de la diarrhée et on manque complètement d’énergie. On a mal aux muscles et aux articulations. On a la chair de poule. Ce malaise-là est si intense qu’il va faire en sorte que la seule chose que la personne va vouloir, c’est d’aller trouver sa substance pour pouvoir se soulager. Et plus on fait des sevrages souvent, plus ça devient intolérable.»

L’envers de la médaille, c’est que les patients deviennent dépendants à la méthadone. En fait, à peine 10 ou 20 % des gens réussissent éventuellement à s’en sevrer. Pour la Dre Morin, c’est un mal pour un bien : «À la limite, quelqu’un pourrait prendre de la méthadone toute sa vie. Ça donne quand même une bonne assurance de ne pas rechuter, ça permet de fonctionner normalement.»

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Simon : le traitement à la méthadone lui a permis non seulement de mettre fin à sa dépendance aux opiacés d’ordonnance, mais également de retrouver une certaine stabilité dans sa vie. «La méthadone a fonctionné, soutient-il. L’argument que j’entends souvent des gens, c’est que j’ai changé un médicament pour un autre. C’est vrai, mais moi j’ai choisi de voir ça autrement. Comme une personne qui est diabétique et qui doit prendre de l’insuline tous les jours. Alors moi, j’ai cette maladie-là contre laquelle je dois prendre de la méthadone. Et ce qui est important, c’est que ça enlève une grande partie du désir de consommer. Et depuis ce temps-là, les choses se stabilisent graduellement.» Il a notamment pu renouer avec sa famille et sa copine, tout en reprenant le travail.

Pour sa part, Martine a choisi de se sevrer également de la méthadone, mais le prix à payer a été particulièrement intense. Son sevrage remonte à six ans déjà, mais elle se souvient très bien de l’immense douleur qu’elle a vécue : «Le gros sevrage, c’est six mois, raconte-t-elle. Six mois sans dormir, même avec des pilules pour dormir. Des chocs électriques dans les jambes…»

Les autres ingrédients du succès

Il ne faut toutefois pas se leurrer, car la méthadone n’est pas une panacée. «Pour qu’un médicament fonctionne, il faut l’entourer d’autres ingrédients, dont notamment la volonté, précise la Dre Morin. On ne force pas personne à prendre de la méthadone. Et si un patient a le meilleur docteur du monde, la meilleure pilule du monde, mais il ne veut pas que ça aille mieux, ça n’ira pas mieux.»

Pour aider les patients à cheminer au niveau personnel, les centres de désintoxication offrent également différents types de thérapie, comme la thérapie cognitivo-comportementale.

Pour tourner la page sur sa dépendance, Martine a choisi la voie de la résilience et elle travaille désormais à aider d’autres personnes à mettre fin à leur dépendance. En plus de travailler comme intervenante au Centre de traitement des dépendances Bonséjour de Saint-Jérôme, elle complète également un certificat en toxicomanie à l’Université de Montréal.

Mais en dépit de ses immenses progrès personnels, Martine sait qu’elle portera ce passé en elle pour tout le reste de sa vie. «L’héroïne, c’était l’amour de ma vie, soutient-elle. Et ça va toujours l’être en quelque sorte. C’est comme quand tu es en couple avec quelqu’un et qu’il te bat ou te fait des choses malsaines : il faut que tu le laisses. J’avais dit que je ne retoucherais plus jamais à l’héroïne, je l’ai fait. Et quand j’ai dit que je ne retoucherais plus jamais à la méthadone, je l’ai fait. Ils disent que c’est une journée à la fois, mais moi je suis convaincue intérieurement que je ne consommerai plus.»

Entre 2000 et 2010, au Québec, la consommation d'opiacés d'ordonnance a augmenté de 182 %.

Informations supplémentaires : le trafic d’Oxycontin et de Dilaudid

Il s’agit certainement d’un phénomène inquiétant. Ce commerce illicite est très florissant dans la région de Montréal. Beaucoup d’individus, et même des personnes âgées, vendent leurs médicaments personnels, dans les bars ou sur la rue, pour pallier une autre dépendance, comme le jeu ou l’alcool, ou tout simplement parce qu’ils ont besoin d’argent.

Il faut dire qu’il s’agit d’un commerce lucratif. Alors qu’un comprimé de Dilaudid se vend environ 0,70 $ à la pharmacie, les revendeurs de rue peuvent obtenir 10 $ par comprimé. Et les revendeurs y trouvent donc leur compte, mais aussi les acheteurs, puisque ces produits sont malgré tout beaucoup moins dispendieux que l’héroïne qui se vend environ 250 $ le gramme. De plus, les toxicomanes qui achètent des médicaments d’ordonnance savent qu’ils ont affaire à un médicament fabriqué en laboratoire, ce qui peut être vu comme «plus sécuritaire» puisqu’il n’a pas été coupé avec des produits toxiques, comme c’est souvent le cas avec de la cocaïne ou de l’héroïne.

Mais au-delà du commerce illégal, on sait que la dépendance aux opiacés entraîne également une série de problèmes comme le braquage de pharmacies et la falsification d’ordonnance. C’est d’ailleurs pourquoi les médecins sont maintenant vigilants lorsqu’ils effectuent des prescriptions de narcotiques puissants. Ils les rédigent maintenant comme un chèque, en épelant le montant du dosage, pour éviter la falsification.

Il est toutefois important de souligner qu’il n’y a pas plus de toxicomanes qu’avant, mais moins de consommateurs d’héroïne et plus de consommateurs de médicaments d’ordonnance.

Centre de recherche et d’aide pour narcomanes (CRAN)
Organisme non gouvernemental qui offre des services cliniques médicaux et psychosociaux aux personnes dépendantes de l’héroïne et autres opiacés.
http://www.cran.qc.ca

Clinique médicale 1851
http://www.cliniquemedicale1851.com/patients/index.htm

Centres de thérapie et de réinsertion sociale Bonséjour
http://www.centrebonsejour.com