Une pilule une petite granule

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Du 2 avril au 7 septembre 2015

Dossier de la semaine

Les blessures médullaires

Émission du 29 mars 2012

En 2005, la vie de Philippe Michon a basculé d’un seul coup. Lors d’un séjour de vacances à Cuba, il court plonger dans la mer en eaux peu profondes et sa tête heurte brusquement une dune au fond de l’eau. À son réveil, quelques minutes plus tard, Philippe est au bord de la plage, des secours s’activent autour de lui et il découvre avec stupéfaction qu’il ne sent plus ses jambes. «C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était grave», se souvient-il.

À l’hôpital local, Philippe reçoit un premier diagnostic : fracture de la sixième vertèbre de la colonne. À peine 24 heures plus tard, il est rapatrié d’urgence à l’hôpital Enfant-Jésus de Québec et rapidement pris en charge. Malheureusement, les nouvelles seront très mauvaises pour lui. La vertèbre fracturée est allée se loger dans la moelle épinière et Philippe est désormais tétraplégique, un verdict qui annihile toutes ses chances de pouvoir un jour remarcher comme avant. En plus d’être paralysé des membres inférieurs et de ne plus du tout sentir le bas de son corps, à partir du thorax, Philippe doit également composer avec une légère atteinte aux bras. Il ne peut plus rien prendre avec ses mains et ne peut plus fléchir son poignet. Pour ce jeune homme actif et sportif, le choc est total.

Des blessures extrêmement graves

Le cas de Philippe n’est malheureusement pas exceptionnel. Chaque année au Québec, entre100 et 200 personnes sont également victimes d’une blessure à la moelle épinière à la suite d’un accident. Chaque fois, il s’agit d’une situation d’une très grande urgence. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, la grande majorité des victimes de lésions médullaires mouraient des suites de leurs blessures. Aujourd’hui, grâce à la façon dont on prend en charge les blessés immédiatement après l’accident, ainsi qu’aux progrès de la reconstruction osseuse depuis les années 1980, on arrive à sauver 95 % des victimes.

Il faut savoir que la moelle épinière est un tissu extrêmement fragile. Orthopédiste à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, le Dr Jean-Marc Mac-Thiong la compare à une forme de jello, très peu solide : un simple choc de quelques millimètres peut lui causer des dommages irréversibles.

Pour limiter les dégâts, il est primordial de traiter les blessés le plus rapidement possible, poursuit le Dr Mac-Thiong. «C’est une question de temps, précise-t-il. On doit opérer dans une fenêtre entre 6 et 24 heures.» Une intervention rapide permet de décomprimer la moelle épinière et de stabiliser la colonne vertébrale, et éventuellement de maximiser le potentiel de récupération du patient.

Heureusement, tous les blessés médullaires ne seront pas aussi gravement touchés que Philippe Michon. Tout dépend de la localisation de la blessure, et bien sûr de sa gravité. Dans certains cas, les jambes sont touchées, mais pas les bras, mais l’inverse est aussi possible.
Regagner de la mobilité

Pour le moment, il n’existe malheureusement pas de traitement pharmacologique permettant de prévenir efficacement, ou mieux encore, de traiter les lésions médullaires. Plusieurs médicaments sont actuellement à l’essai, mais aucun n’a encore réussi à faire l’unanimité parmi la communauté médicale.

En l’absence de traitement curatif, les victimes de blessures médullaires n’ont pas d’autre choix que de s’adapter à leur nouvelle réalité. «La majorité de nos patients ne vont pas revenir à leur état initial, reconnaît le Dr Mac-Thiong. Mais la vie, c’est plus que ça.
Je pense que notre rôle est de redonner une vie suffisamment normale et fonctionnelle à nos patients.»

À défaut de viser la récupération complète, les patients peuvent toutefois miser sur le renforcement d’autres capacités, comme celles qui visent le haut du corps. C’est le choix qu’a fait Philippe Michon. Pour retrouver un peu d’autonomie, il a entrepris de miser sur le développement des muscles du haut du corps. C’est ainsi qu’il a commencé à s’entraîner avec un vélo stationnaire pour les mains. Au départ, il lui était difficile de s’astreindre régulièrement à cette tâche puisqu’il avait besoin de l’aide de ses parents pour s’installer à la machine. Malgré les difficultés, il a toutefois persévéré, tout en étant bien conscient qu’il est très peu probable qu’il recommence un jour à marcher.

«J’aimerais recommencer à marcher, c’est certain, soutient-il, mais il faut que je demeure réaliste. Ma vie, c’est ça et je dois l’apprécier comme ça.»

Développer des atouts

Même si on est encore très loin du jour où les médecins réussiront à faire remarcher les blessés médullaires, la recherche scientifique avance bon train. Depuis le tristement célèbre accident de l’acteur Christopher Reeves et les campagnes de sensibilisation de l’athlète paraolympique Rick Henson, les montants investis dans ce domaine ont d’ailleurs sensiblement augmenté, ce qui a contribué à générer de belles percées médicales et à améliorer significativement la qualité de vie des patients.

Professeur adjoint à l’École de réadaptation et chercheur au Centre de recherche interdisciplinaire en réadaptation de l’Université de Montréal, Dany Gagnon fait partie de ces chercheurs qui mettent leurs connaissances et leur ingéniosité au service des blessés médullaires. «Les gens qui ont une lésion à la moelle épinière gardent toujours espoir de remarcher un jour. Mais en attendant, ils doivent préserver l’intégrité du bras, garder la fonction de la main et c’est pour ça qu’on doit faire davantage de recherches qui ciblent davantage le bras et la main.»

Pour bien comprendre l’impact des travaux de recherche de Dany Gagnon, il est important de comprendre que les patients qui sont paralysés du bas du corps doivent soudainement s’habituer à se déplacer d’une tout autre façon. Plutôt que d’utiliser leurs jambes comme mode de locomotion, ils doivent désormais utiliser leurs bras pour pousser leur fauteuil roulant. Pour le corps humain, c’est toute une adaptation.

Maude Rouillard, 27 ans, est devenue paraplégique à la suite d’une chute à cheval. Elle participe activement aux recherches du professeur Gagnon : «C’est sûr qu’après une blessure, tu ne réalises pas tout de suite tout ce qui va être important pour toi. Mais avec la recherche et la réadaptation, tu apprends que tes bras deviennent ton moyen de transport. Donc la préservation des bras et des épaules, c’est super-important. Je suis jeune encore, mais rendue à 60 ans, mes épaules vont en avoir fait du chemin.»

«Les bras n’ont pas été créés pour absorber autant d’efforts et faire autant de travail», explique Dany Gagnon. Environ 75 % des usagers de fauteuil roulant vont développer des problématiques importantes au niveau des membres supérieurs, des tendinites, des bursites, particulièrement au niveau de l’épaule et des poignets. Quand on voit ces gens, leur priorité avant toute chose c’est de préserver ce qu’ils ont actuellement et d’optimiser au maximum ce qu’ils peuvent faire à partir de ce qui est disponible.»

«Ces personnes doivent se déplacer et faire des transferts, comme aller du fauteuil roulant à la voiture, poursuit-il. Ce sont des activités qui sont très exigeantes et auparavant on n’avait aucune donnée scientifique sur l’exigence de l’activité, sur la stratégie de mouvement. C’est ce qui nous a motivés à partir un programme de recherche articulé autour de cette thématique-là.»

Parmi les différentes habiletés que ces patients doivent développer, Dany Gagnon s’intéresse notamment aux obstacles rencontrés lors des déplacements en fauteuil roulant et sur la capacité de se maintenir en équilibre sur deux roues. «L’objectif, c’est vraiment d’arriver à transmettre les connaissances vers la clinique et d’arriver à développer des programmes d’entraînement plus spécifiques au besoin de ces clients-là.»

Le transfert tendineux

Philippe Michon a lui aussi participé à l’effort scientifique. Dans son cas, il a collaboré avec le Dr Jean Fleury, physiatre et chef du département de médecine de réadaptation à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal. Il a accepté de recevoir un transfert tendineux – une première au Québec – afin d’améliorer la préhension de sa main. «Je me suis dit que ça valait la peine de perdre mon autonomie pour huit mois pour avoir un gain dont je pourrais bénéficier pendant 30, 40 ou 50 ans.»

«Quand on parle de transfert tendineux, ce qu’on cherche en priorité, c’est de récupérer une certaine préhension, donc une fonction utilisable de la main, ce que ces gens n’ont pas sauf en faisant des contorsions, précise le Dr Fleury. Quand vous êtes limité à une flexion du coude, si vous devenez capable d’utiliser la main, c’est extraordinaire!»

«Dans le cas de Philippe, ce qu’on a fait, c’est qu’on a pris un muscle, le biceps, qui était un fléchisseur qui était bon chez lui et on l’a transféré, et attaché au bon endroit, pour qu’il devienne un extenseur, ce qu’il n’avait pas. On a également effectué des modifications au niveau de l’avant-bras pour aller chercher une flexion du pouce et une flexion des doigts, et on a transféré un autre muscle pour ce faire.»

Pour Philippe, l’opération s’est traduite par un succès et le gain d’une grande liberté. Il peut désormais se soulever lui-même de son fauteuil pour se déplacer sur sa chaise d’aisance ou prendre sa douche, tout comme il peut saisir et manipuler différents objets avec sa main, comme une fourchette ou un verre.

«Les transferts tendineux vont avoir plusieurs effets positifs sur la réalisation d’activités fonctionnelles, explique Dany Gagnon. Ce qu’on entend beaucoup, c’est que ces patients ont retrouvé la capacité de placer une carte dans un guichet automatique, ou la capacité de mettre du beurre sur du pain. Et ce qui est aussi très important, c’est qu’ils vont être également plus efficaces dans leur capacité à propulser leur fauteuil roulant et plus habiles à naviguer dans leur environnement naturel en fauteuil roulant.»

D’autres technologies

Et ce n’est pas tout. D’autres technologies de pointe sont aujourd’hui disponibles pour faciliter le quotidien des blessés médullaires. Parmi celles-ci, Dany Gagnon cite notamment la stimulation électrique fonctionnelle qui permet de générer un mouvement des doigts en utilisant des électrodes et une activité électrique. Disponible à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay depuis janvier 2012, cette technologie permet aux patients d’ainsi réapprendre à bouger la main et les doigts.

«L’aspect intéressant de la stimulation électrique, c’est que le patient doit vraiment s’engager dans le mouvement, précise Dany Gagnon. C’est vraiment une thérapie où le client n’est pas passif, mais au contraire très actif en combinaison avec la stimulation électrique.»

Chez nos voisins du sud, la recherche est aussi très active. À l’Université de Pittsburgh, tout récemment, des chercheurs ont mis au point une technologie permettant à un patient complètement paralysé des bras d’activer un bras robotisé uniquement par la pensée.

D’autres recherches misent davantage sur l’utilisation de cellules souches pour remplacer les cellules de moelle endommagée, mais il s’agit de recherches encore exploratoires.

L’espoir

Courageuse et optimiste, Maude Rouillard regarde la vie avec philosophie. «Aujourd’hui, je ne marche pas, mais ce n’est pas la fin du monde, ce n’est pas si pire que ça… J’ai appris à vivre avec ce que j’ai, toutes les petites aides, mon chien d’assistance, la recherche. Tout ça vient nous aider à avoir des meilleurs moyens pour préserver nos épaules, préserver nos bras. Donc, vivre plus vieux, sans médicament, sans autre aide, et en facilité…»

Quant à Philippe, heureux de sa nouvelle liberté retrouvée grâce à son transfert tendineux, il a pris la courageuse décision de retourner aux études, et même en sciences de la santé. Quand on pense à tout le chemin qu’il a parcouru depuis son accident en 2005, on ne peut que se réjouir des immenses progrès accomplis.